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Henrik Larsson, le dernier Roi d’Écosse

Au Celtic plus qu’ailleurs peut-être, on ne marche jamais seul. Mais les héros qui acquièrent l’éternité sont rares. Henrik Larsson s’élève parmi ses privilégiés après avoir humé des sommets vertigineux en Écosse au cours de sept années exaltantes. Retour sur une époque majestueuse et royale avec le “Roi des Rois”.

Ce serait donc ça embrasser le destin des grands. Se rendre compte, un jour, qu’on n’est pas voué à emprunter la voie ordinaire du commun des mortels. Henrik Larsson n’est encore qu’un adolescent quand il s’échine tant bien que mal à faire valoir son talent à Högaborgs, club modeste de la banlieue de Helsingborgs où il a vu le jour. En même temps que se dessinent les premières courbes de sa carrière de footballeur, le jeune suédois endosse un temps le costume de maître-nageur et de moniteur dans un centre de jeunesse avant de décharger des fruits dans des entrepôts. Sauf que ce dernier aspire à un autre horizon, à une quête plus enchanteresse. « À dix-sept ans, je remplissais les étalages de bananes ou de pommes. Et je me rappelle que pendant que je faisais ça, je me disais que ça ne pouvait pas être ça, le sens de ma vie », s’épanchait-il, à cœur ouvert, lors d’un entretien accordé à So Foot en février 2013.

Pour lui donner un sens plus noble, il a fallu d’abord jouir d’un crédit certain au pays. Puis, ensuite, écrire l’histoire à travers plusieurs étapes en Europe. Rotterdam, Barcelone, Manchester. Avec, surtout, un voyage bien plus transcendant que les autres vers l’Écosse où il a pris la route en direction du Celtic Park. Celle qui mène au « Paradise », ce surnom donné à l’écrin majestueux britannique. Un temple unique où toutes les idoles qui ont su marquer de leur empreinte occupent une place à part. Henrik Larsson figure parmi celles-ci. Tout en haut, même. « Sur et en dehors des terrains, qu’est-ce que vous pouvez dire de mal sur Henrik Larsson ? C’était une idole, aimée et adorée de tous, éclaire, la voix teintée d’admiration, Didier Agathe, son coéquipier durant quatre saisons au Celtic. C’est un exemple pour les jeunes footballeurs.» Là-bas, c’est beaucoup plus que ça, même. Voici le récit du “Roi des Rois”.  

Pression, fierté et le sens de l’histoire

Acquérir le statut d’immortel relève du privilège. Son idylle avec le Celtic, Henrik Larsson l’a construite durant un septennat. À une époque où il a été nécessaire de bouleverser l’ordre établi et de faire basculer l’histoire. Quand l’attaquant débarque en Écosse en 1994, c’est trois ans après un Mondial réussi où, malgré un temps de jeu limité, il participe avec un but au récital contre la Bulgarie (4-0), synonyme de troisième place pour la Suède. Mais, à vingt-six ans, « Henke » n’en reste pas un jeune anonyme. S’il a affolé les compteurs chez lui avec Helsingborgs (50 buts en 56 matches), sa première expérience en dehors de son pays natal s’est avérée malaisée. En trois années passées au Feyenoord Rotterdam, la frustration a été le maître-mot du Suédois. La faute à la valse permanente de coaches, à son positionnement aléatoire sur le terrain et au peu de confiance accordée. L’aventure s’achève dans le tumulte quand le Celtic pose 650 000 livres sur la table après un différend contractuel entre Larsson et le club néerlandais.

« Le Celtic était sans espoir quand Henrik est arrivé. Les Rangers venaient de remporter onze des douze derniers titres de champion. Les fans du Celtic se sentaient comme s’ils vivaient dans un tout autre monde »

Paul Brennan, rédacteur en chef du Celtic Quick News

Au-delà de l’épanouissement recherché, le départ pour l’iconique club écossais découle aussi d’un homme : Wim Jansen. « Il est celui qui m’avait fait venir aux Pays-Bas et comprenait ce qu’il avait acheté », expliquait-il en janvier 2017 à Four Four Two. Escorté du prometteur scandinave, l’entraîneur néerlandais entend redonner de l’élan à une institution ébranlée et qui subit alors de plein fouet l’hégémonie écrasante des Rangers à Glasgow sur la scène domestique (9 titres de champion d’affilée). « Le Celtic était sans espoir quand Henrik est arrivé, resitue Paul Brennan, rédacteur en chef du Celtic Quick News, l’un des fanzines les plus appréciés par les fans locaux. Les Rangers venaient de remporter onze des douze derniers titres de champion. Les fans du Celtic se sentaient comme s’ils vivaient dans un tout autre monde ». « Au Celtic, il y a toujours eu cette volonté de finir devant les Rangers, appuie Stéphane Mahé, latéral gauche arrivé le même été que Larsson en Écosse. Pour autant, même si on se doutait et on comprenait que c’était important de gagner le titre, je n’ai jamais, mais vraiment jamais, ressenti au sein du club une pression particulière ou quelque chose qui pouvait nous mettre mal à l’aise. »

« À ce moment-là, j’ai compris ce que ça voulait dire, jouer pour le Celtic »

Pourtant, il s’agit bien d’orgueil et de fierté pour des supporters parés de blanc et de vert. « C’était tellement important de les empêcher de faire la passe de dix, tellement important… » avouera d’ailleurs bien plus tard l’enfant chéri de Helsingborgs. Pour éviter cet affront, les Bhoys se renforcent massivement à l’aube de l’exercice 1997-1998 après les départs majeurs de Van Hooijdonk, puis du duo italo-portugais Di Canio-Cadete. Outre Larsson, neuf autres recrues viennent garnir les rangs (Mahé, Paul Lambert, Porini, Annoni, Burley, etc.). Les ambitions sont clamées. Mais les premiers émois de « Henke », eux, heurtés. Pour son premier match avec le Celtic, il offre une passe décisive involontaire à Chic Charnley qui offre la victoire à Hibernian. « On perd 2-1, se souvenait-il à So Foot. Derrière, j’entendais : “Bordel, c’est qui ce mec qu’on vient de signer ?” » Trois semaines plus tard, nouvelle bévue avec un but contre son camp qui aurait pu être fatal lors du barrage retour de Coupe de l’UEFA face aux Autrichiens de Tirol Innsbruck (6-3). « Je pouvais déjà voir les gros titres : “Larsson envoie le Celtic hors de l’Europe !” » racontait après-coup, un brin amusé, le principal intéressé auteur tout de même de trois passes décisives ce soir-là.

L’apprentissage poussif enfin passé, celui qui a grandi plus jeune dans le culte de Pelé lance ensuite définitivement sa romance avec le Celtic en enfilant les buts. Comme un clin d’œil de l’histoire, en novembre 1997, il marque face à Dundee (3-0) et soulève son premier trophée – la Scottish League Cup – en terres britanniques à l’Ibrox Stadium, l’antre des Rangers. Avant de vivre une fin saison sous très haute tension : « Je me rappelle encore parfaitement de notre avant-dernier match de la saison. On jouait Dunfermline à l’extérieur, et si on gagnait, on était champions. On mène 1-0 peut-être encore dix minutes à jouer, tout le monde commence à chanter, à célébrer, puis ils marquent. 1-1. Le silence… Ce silence, ensuite… On est rentré en bus. Arrivés à Glasgow, vers le Celtic Park, un vieil homme s’est approché de moi. Il pleurait comme un bébé et m’a dit : “Vous devez gagner ce truc la semaine prochaine, vous devez le faire pour nous”. Je le vois encore. À ce moment-là, j’ai compris ce que ça voulait dire, jouer pour le Celtic ». Six jours plus tard, le Suédois inscrit l’un des deux buts décisifs contre St. Johnstone permettant de ravir la couronne nationale au rival honni. Une première depuis 1988.

Fracture de la jambe, come-back et Soulier d’Or

Sauf que la saison suivante ne tient pas toutes ses promesses. Malgré trente-huit réalisations claquées toutes compétitions confondues, le Celtic courbe l’échine devant les Rangers qui s’attribuent le doublé Scottish Premiership-Scottish Cup. Et la suite de l’aventure prend même une tournure sombre et dramatique un soir d’octobre 1999. Opposé à Lyon en Coupe de l’UEFA, Henrik Larsson offre bien malgré lui à l’Europe un cliché à la postérité où sa jambe part en vrille après un contact avec Serge Blanc. Bilan clinique : double fracture de la jambe. « Celui a ruiné mon potentiel pour faire carrière comme modèle de jambes car j’ai toujours dit que j’en avais de belles ! plaisantait-il encore à Four Four Two. J’ai toujours la tige de titane dans ma jambe. Tout de suite après l’incident, quand j’étais au sol allongé, je comptais les mois qui me séparaient de l’Euro 2000. C’était mon objectif et j’ai réussi à participer au tournoi ». Preuve de l’abnégation sans faille du talisman du Celtic, même s’il confiera plus tard avoir pensé mettre fin à sa carrière durant sa convalescence. Modèle de professionnalisme et d’exemplarité, il réussit même la prouesse de revenir encore plus fort après sa blessure traumatisante. Car la cuvée 2000-2001 est sa plus belle. Un accomplissement à la fois personnel et collectif ébouriffant. Figure majeure des Bhoys sous l’égide de Martin O’Neill, le « King of Kings » comme on le surnomme outre-Manche s’élève comme le grand artisan du triplé réalisé (Scottish Premiership-Scottish Cup-Scottish League Cup).

Grâce, notamment, à une ribambelle de buts : 53 toutes compétitions confondues. Une performance – seul joueur du Celtic et seul Scandinave à y être parvenu –  qui lui permet cette saison-là de finir Soulier d’Or, titre récompensant le joueur le plus prolifique sur le Vieux Continent. « Après cette saison, il était  parti voir l’entraîneur pour lui dire qu’on ne travaillait pas assez devant les buts (rires) ! se marre Didier Agathe, son partenaire durant quatre ans. C’était ça, Henrik. Quand on mettait le ballon dans une zone où l’attaquant était censé y être, Henrik était toujours là. Parce qu’il sentait tellement bien le jeu, les bons ballons et les coups… Tu lui mets un centre au premier poteau, il est là. Au second poteau, il est à aussi. En retrait, c’est pareil. Ça, ça ne s’apprend pas. Sa lecture du jeu dans les trente derniers mètres était juste incroyable. En plus de sentir le jeu, il avait cette capacité de finir derrière. Et c’était chirurgical. Avec finesse et le geste qu’il fallait. » Et Stéphane Mahé, qui l’a côtoyé quatre saisons également, de détailler un peu plus sa panoplie d’attaquant : « Henrik n’a jamais été un joueur égoïste. Il avait tout ce dont un coach pouvait rêver d’un attaquant. Il avait un profil un peu atypique car il ne paraît pas comme ça extrêmement costaud. Mais c’est pourtant très compliqué de le bouger. Sur ses appuis, il est très puissant. Et c’est ce qui m’impressionnait à chaque fois que j’allais au contact avec lui, cette incroyable maîtrise de ses appuis. C’est peut-être pour ça d’ailleurs qu’il est revenu encore plus fort après sa fracture. »

« Tongue celebration », dreadlocks et fièvre européenne

Des buts, il y en aura encore à foison lors des trois dernières années passées dans la touffeur du Celtic Park. Cinq fois meilleur du championnat écossais lors de son septennat, Larsson a disputé un total de 315 matches pour 242 buts inscrits (record de buts en Scottish Premiership jusqu’en 2009) et reste à ce jour le troisième joueur dans l’histoire des Bhoys avec Gemmell et Johnston à avoir concouru pour le Ballon d’Or. Sans oublier un palmarès qu’il a pris le temps d’étoffer année après année (4 championnats, 2 Cup et 2 League Cup). Tout cela, avec toujours ce chant entonné à l’unisson sur l’air intemporel de You are my sunshine : « You are my Larsson, My Henrik Larsson, You make me happy / When skies are grey, We went for Shearer, But he’s a wanker / So please don’t take my Larsson away ». À part, le Roi des Rois l’a toujours été. Sans jamais s’en gargariser. « Il était dans sa bulle, se remémore Agathe. Avant chaque match d’ailleurs, quand le coach parlait, il avait sa serviette sur sa tête. C’était son petit rituel, c’était comme ça. Juste avant d’entrer sur le terrain, il ne donnait l’impression d’avoir qu’un seul objectif : marquer .» « Ce qui m’a toujours frappé, c’est sa grande simplicité et humilité. C’est la force des grands, ajoute pour sa part Mahé. Dans le vestiaire, c’était un joueur extrêmement positif. Il était là et te donnait confiance. Tu avais envie d’aller à l’entraînement et d’être dans le vestiaire parce qu’il était là. Il avait cette aura particulière. »

Derrière les buts et les titres, les souvenirs se sont aussi empilés. Comme ce fameux duo iconique formé avec Chris Sutton pendant quatre années. « Sutton était un roc qui intimidait les défenseurs et permettait d’ouvrir des espaces à Larsson, souffle Paul Brennan, qui n’a jamais oublié « Henke » treize ans après son départ. Chris et Henrik aimaient jouer l’un pour l’autre, ils n’étaient jamais rassasiés ». Comme ces fameuses « tongue celebration » où il tirait la langue après chaque but inscrit, avant d’arrêter après avoir reçu de nombreuses lettres de parents dont « les enfants couraient la langue pendue dans la rue ». Ou encore ses fameuses dreadlocks arborés jusqu’à la trentaine qui lui conféraient une allure singulière, notamment auprès des défenseurs adverses : « Ils essayaient toujours de les saisir et de les tirer ! » Sans oublier, aussi, le parfum des soirées européennes enivrantes. Le mythique You’ll Never Walk Alone décliné comme un seul homme par les fans de Liverpool et du Celtic en 1997 et 2003, le scalp de la Juve de Del Piero et Nedved un soir d’octobre 2001 (4-3) puis celui du Barça de Ronaldinho en mars 2004 (1-0). Et la désillusion, la plus grande dans le parcours de Larsson, avec cette finale de Coupe de l’UEFA perdue face au Porto de Mourinho en 2003 (2-3, a.p.). «  Je ne vois rien de positif concernant ma performance durant cette finale. Marquer deux buts dans une finale ne vaut rien si vous perdez. Tout ce que je souhaitais, c’était que le Celtic remporte la coupe », lâchera-t-il d’ailleurs dans la foulée, le cœur meurtri.

Le héros des « Old Firm »

En outre, comment ne pas conter les « Old Firms » enfiévrés que l’ex-international suédois (106 sélections, 37 buts) a marqué de son estampille comme personne ? Sur trente derbies de Glasgow disputés, il a survolé les débats avec une insolence rare puisqu’il a inscrit quinze buts. « Henrik n’a pas seulement gagné beaucoup de matches contre les Rangers (14 succès, ndlr), il les a dominés, assure Paul Brennan. Ces matches faisaient ressortir le meilleur de lui-même. Les Rangers établissaient sans cesse des nouveaux plans pour le contrecarrer. Ils ont même célébré quand il a annoncé qu’il partait à la fin de son contrat et ont proposé de le conduire jusqu’à l’aéroport pour être sûr qu’il quitte bien le pays. » C’est d’ailleurs lors d’un « Old Firm », que la mémoire collective a baptisé « Demolition Derby » le 27 août 2000 (6-2), qu’il a sans doute offert son plus beau chef-d’œuvre. « Sur une déviation de Sutton, il a mis un petit pont à Bert Konterman puis piquer son ballon devant le gardien Stefan Klos. Le ballon est redescendu comme au ralenti dans le but, lâche le rédacteur en chef de CQN, un brin nostalgique. C’était un si beau moment, un souvenir si exaltant. Le football écossais a changé depuis ce jour-là. Plus rien n’a été pareil. ».

« You are my Larsson, My Henrik Larsson, You make me happy / When skies are grey, We went for Shearer, But he’s a wanker / So please don’t take my Larsson away »

Le chant des supporters du celtic en l’honneur de larsson

« Thank you, Henke, you are the King of the Kings »

Si les fans du Celtic érigent aujourd’hui le Suédois au rang de monarque absolu, c’est que celui qui partira ensuite soulever la Champions League avec Barcelone a hissé le club écossais à des hauteurs insoupçonnées et qu’il est resté plus que de raison alors que plus de trente clubs se sont succédé en sept ans pour s’arracher ses talents. « Au départ, je n’aurais jamais imaginé que j’allais rester sept ans au club, se justifiait-il à So Foot. Je me disais : “Un truc comme trois ans et après je pars”. Et puis, à Glasgow, je me suis fait un nom, j’ai joué la Coupe d’Europe, je me suis installé en équipe de Suède, ma famille était heureuse. Pourquoi je serais allé plus au sud ? Pour me faire 10 000 livres supplémentaires ? » Pour cet attachement viscéral, le Celtic Park lui a tout naturellement accordé des adieux poignants à l’été 2004 sur la musique de « The Magnificent Seven », en hommage à son numéro 7 affiché dans le dos.

« Je me souviens de son dernier but au Celtic Park. Je lui donne la passe décisive et il est venu pleurer dans mes bras…, relate, encore ému, Didier Agathe, qui a depuis lancé son académie pour former les jeunes sur l’Île de la Réunion. Ce jour-là, j’ai senti quelque chose d’énorme. Un lien unique entre lui et le public. Car il savait ce qu’il devait au Celtic et le Celtic savait ce qui lui devait en retour ». Mais quid de sa trace véritable dans l’histoire des Bhoys et de son héritage légué ? En 2002, les fans l’ont intégré dans le meilleur onze de tous les temps et célèbrent chaque retour du héros au Celtic Park comme un événement. « Nous avons eu de grands héros, conclut Paul Brennan. Mais seuls Jimmy McGrory, qui est encore le dixième meilleur buteur dans l’histoire du football, et les “Lions de Lisbonne” avec Kenny Dalglish peuvent le regarder dans les yeux et prétendre au statut de légende. Pour preuve, lors des matches de charité qu’il dispute régulièrement avec le Celtic FC Foundation, le Celtic Park vend les 60 000 billets. Il ne reste pas un seul siège vide. » Dix-sept ans après son départ, sans doute à jamais même, c’est donc ça, le privilège de connaître un destin réservé aux plus grands. Et si tous les Rois marquent l’histoire d’une quelconque manière, ils n’accèdent pas tous à l’éternité. Mais Henrik Larsson n’est pas un simple Roi, il est le « Roi des Rois ». Ad vitam æternam.

Par Romain Duchâteau

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