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Marcus Rashford, quand football rime avec politique

C’est une affaire qui fait la une des journaux britanniques depuis plusieurs mois. Bien que brillant sur le terrain grâce à ses récentes performances en Ligue des Champions (but vainqueur contre Paris et triplé contre le RB Leipzig), c’est pourtant hors du terrain que Marcus Rashford fait le plus parler de lui. En effet, les engagements sociaux récemment pris par le natif de Manchester en font un personnage à part, s’imposant presque comme une lueur d’espoir dans la noirceur d’un contexte économique et social toujours plus incertain outre-Manche. Pour vous, God Save the Foot revient sur cette affaire qui a fait couler beaucoup d’encre en territoire anglo-saxon.

Un quotidien difficile

Si aujourd’hui Marcus Rashford est un des hommes clés du Manchester United version Ole Gunnar Solksjaer, la vie n’a pas toujours été un long fleuve tranquille pour l’international anglais. Ainsi, appelant le gouvernement à ne pas arrêter la distribution de repas gratuits pour les enfants dans le besoin pendant les vacances scolaires au travers d’une lettre ouverte publiée le 15 juin, on en apprend plus sur le quotidien difficile qu’il vivait plus jeune. « Mon histoire pour en arriver là, les foyers anglais ne le connaissent que trop bien : ma mère travaillait à plein temps et gagnait un salaire horaire minimum pour être sûre qu’on ait toujours un bon repas sur la table le soir. Mais ce n’était pas assez. Le système n’était pas fait pour que des familles comme la mienne puissent réussir. Peu importe à quel point ma mère travaillait dur ».

Une enfance qui a donc été marquée par le dévouement d’une mère et de ses 5 enfants à gérer, par les repas gratuits distribués à l’école, les allers-retours annuels à Northern Moor pour y récupérer les repas de Noël… Dans une interview accordée à la BBC quelques temps après la publication de sa lettre ouverte au gouvernement, le numéro 10 des Red Devils offre une nouvelle anecdote concernant son enfance et son arrivée dans l’académie de Manchester United. Alors que la situation devenait de plus en plus compliquée pour sa mère, le club a accepté de faire une exception et de le faire rejoindre les rangs de l’académie un an avant l’âge requis. Une exception qui allait changer sa vie.

L’interview de Marcus Rashford pour les anglophones

Mais si Marcus Rashford a pu s’en sortir grâce au football, le quotidien difficile qu’il a pu vivre étant jeune est toujours le quotidien vécu par énormément d’enfants au Royaume-Uni. En effet, la pauvreté infantile y représente un enjeu social très important, secouant depuis plusieurs années un paysage politique déjà très agité. Selon l’association caritative « Child Poverty Action Group » dont le but est de combattre la pauvreté et l’exclusion sociale des mineurs, il y avait 4,2 millions d’enfants vivant dans une situation de pauvreté au Royaume-Uni en 2019. Cela représente 30% du nombre total d’enfants, soit 9 dans une classe de 30 élèves. Toujours selon l’association, les circonstances seraient même pires pour les enfants noirs ou issus de minorités ethniques, avec 46% d’entre eux dans une situation de pauvreté, contre 26% pour les enfants issus de famille blanche. Une conjoncture déjà compliquée mais susceptible de s’aggraver étant donné le contexte sociétal et politique actuel du Royaume-Uni.

En effet, le Brexit avait déjà plongé le pays dans un profond climat d’incertitude économique et sociale, mais la crise sanitaire liée à la covid 19 pourrait considérablement empirer la situation. Et si la pauvreté est aujourd’hui un combat de tous les jours mené par des millions de personnes au Royaume-Uni, elle n’est pourtant pas la préoccupation principale du Premier Ministre Boris Johnson et de son Parti conservateur, qui aurait plutôt tendance à considérer le recours à des repas gratuits comme de l’assistanat ou de la charité sociale. C’est précisément contre cette vision tronquée de la société et contre cette insensibilité clairement assumée par la droite conservatrice de Johnson que Marcus Rashford mène son combat. Et c’est précisément parce qu’il a connu ce quotidien difficile dès l’enfance, qu’il l’incarne parfaitement.

Une histoire d’engagement

Le numéro 10 de Manchester United n’en est pas à son coup d’essai concernant la défense des intérêts de son prochain. Déjà en octobre 2019, il était à l’origine de la campagne « Dans la Boîte », destinée à offrir des objets de première nécessité à des sans-abris dans 3 grands refuges de Manchester avant les périodes de Noël. Un an auparavant à la même période, c’était à des enfants défavorisés qu’il distribuait des cadeaux avec l’aide de sa famille. Mais en mars 2020, son engagement va prendre une autre dimension, alors que le gouvernement britannique décide de stopper la distribution de repas gratuits aux enfants dans le besoin.

Marcus Rashford durant sa campagne « In the Box ». Crédits : manutd.com
Marcus Rashford durant sa campagne « In the Box ». Crédits : manutd.com

Conscient de la situation sociale difficile de son pays en pleine période de confinement, Marcus Rashford fait alors équipe avec l’association FareShare, dont le but est de combattre la pauvreté alimentaire. Son objectif est simple : faire en sorte que les enfants dans le besoin continuent à bénéficier de repas même en période de confinement. Relayée dans tout le Royaume, l’initiative s’avère être un succès retentissant, avec près de 25 millions de livres récoltés et un peu plus de 3 millions d’enfants qui ont continué à bénéficier de repas. Quelques mois plus tard, en juin, rebelote : le gouvernement décide une nouvelle fois de stopper la distribution des repas gratuits alors qu’arrive la période estivale des vacances. Mais cette fois, l’international anglais souhaite aller plus loin en combattant la pauvreté infantile au niveau national. Le 15 juin, il publie sa fameuse lettre ouverte au gouvernement.

La lettre ouverte adressée au gouvernement par Marcus Rashford

Un jour plus tard, le gouvernement de Boris Johnson fait marche arrière et accepte de continuer la distribution des repas dans une économie toujours fragile. Rashford 1, Boris 0. Mais début octobre, alors que les incertitudes planent toujours à cause d’un possible reconfinement, il se murmure dans les couloirs de Downing Street que la distribution des repas gratuits pourrait s’arrêter une nouvelle fois. Le 15 octobre, Marcus Rashford dépose alors officiellement une pétition auprès du Parlement britannique, avec un véritable plan d’action pour réduire la pauvreté infantile : il demande à étendre les bons des repas gratuits pour les enfants en situation de pauvreté jusqu’à l’âge de 16 ans, et que ces bons soient également délivrés lors des périodes de vacances scolaires. Le sujet redevient un débat national et embrase une nouvelle fois presse et réseaux sociaux.

En 1 seul jour, la pétition est signée par plus de 100 000 personnes (soit le nombre requis pour qu’un débat officiel soit ouvert au Parlement). En une semaine, elle recueille 800 000 signatures. A l’heure actuelle, elle en compte plus d’1 million. Le parti travailliste d’opposition fait alors pression et demande un vote au Parlement. Ce dernier, majoritairement conservateur, rejette la proposition, marquant la fin de la distribution des repas gratuits pour les enfants dans le besoin.

Football, populaire et politique

Cette décision ne va pas faire l’unanimité au Royaume-Uni. Au contraire, elle va engendrer un énorme élan de solidarité populaire. Partout dans le Royaume, différents acteurs, à différentes échelles, s’organisent pour aider les enfants dans le besoin, et leur permettre de manger gratuitement quand les moyens de leurs familles ne le permettent pas. Au niveau municipal, des mairies comme celles de Newcastle, Liverpool, Oldham ou encore Bristol, acceptent d’offrir des repas gratuitement. Initiative qui sera partagée par des dizaines de cafés, restaurants ou encore magasins alimentaires, à travers tout le Royaume, qui s’organisent au niveau local alors que leur propre survie n’est toujours pas garantie. Des clubs de Premier League comme Brighton ou Leeds ou encore le stade de Wembley acceptent eux-aussi d’aider leurs communautés respectives. Aux associations caritatives déjà engagées dans cette lutte s’ajoutent de grands groupes comme Heinz, Burberry, Tesco ou encore McDonald’s, qui promet d’offrir un million de repas.

McDonald’s annonce via son compte twitter que l’enseigne va distribuer 1 million de repas

Les réseaux sociaux jouent le rôle de relais de l’information, et notamment le compte Twitter de Marcus Rashford qui liste chaque acteur prenant part au mouvement, que ce soit au niveau local ou national. En l’espace de quelques jours, ce sont des millions de repas qui promettent d’être délivrés à des millions d’enfants dans le besoin aux 4 coins du Royaume. Et si à l’heure actuelle la politique menée par Johnson concernant ces repas gratuits n’a pas changé, l’incroyable élan de solidarité provoqué au niveau national l’amènera très certainement à revoir sa position, tout comme la pression politique mise par le parti travailliste qui incarne l’opposition.

La carte des organismes ayant accepté d’offrir des repas gratuits

Grâce à son combat, Marcus Rashford est devenu un véritable exemple. Pour la jeunesse anglo-saxonne, il est même devenu une inspiration. Chaque année, dans l’école primaire Anderton Park de Birmingham, les élèves sont chargés de nommer une salle de classe avec le nom d’une personnalité qui les inspire. Cette année, c’est le nom de Marcus Rashford qui a fait l’unanimité auprès des élèves. Une photo du joueur est accrochée sur la porte de la salle, avec la mention suivante : « Marcus est déterminé, poli, attentionné et ne frime pas, c’est pour ça qu’on l’aime autant. Il n’abandonne pas. Il nous inspire à être de bons citoyens et à nous faire entendre calmement mais fermement. Il adore sa maman et sait qu’il n’en serait pas là aujourd’hui sans sa force ». A Lambeth, dans une école primaire du sud de Londres, les enfants sont invités à célébrer le Mois de l’Histoire des Noirs en étudiant le parcours de célébrités jugées inspirantes. Encore une fois, le nom de Marcus Rashford fait l’unanimité. De très jolis hommages, et une belle reconnaissance pour celui qui comptait sur les repas gratuits de son école primaire il n’y a pas si longtemps que ça.

La salle « Marcus Rashford ». Crédits : theguardian
La salle « Marcus Rashford ». Crédits : theguardian

Cette nouvelle cote de popularité n’est absolument pas anodine quand on connaît le quotidien morose de certains foyers britanniques, rendu encore plus difficile avec la crise sanitaire actuelle. Par exemple, à l’école Anderton Park, 35% des élèves comptaient sur ces repas gratuits avant la crise. En septembre dernier, cette estimation est montée à 47%. Mais si pour certains le combat mené par Marcus Rashford suscite l’admiration, d’autres ne voient pas cela du même œil. Des hommes politiques l’ont en effet invité à plusieurs reprises à « s’en tenir au football », estimant qu’un footballeur n’avait pas à s’immiscer dans les affaires publiques de son pays, confirmant implicitement l’adage selon lequel football et politique ne feraient pas bon ménage. Mais est-il universellement pertinent ?

A une heure où le sport agit comme un véritable reflet de la société, cette affirmation semble plutôt sonner comme la résultante peu scrupuleuse de la tenue d’un agenda politique bancal que d’un réel problème sociétal de fond. Particulièrement à une époque où l’image des footballeurs « bling-bling et grosses voitures » est toujours dans la majorité des têtes. Ce sont justement ces prises de position, par des personnalités fortes et engagées, qui peuvent aider à combattre les stéréotypes traditionnels. La Premier League et le football ont besoin de ces joueurs qui n’hésitent pas à utiliser leur exposition et leur célébrité comme plateformes pour sensibiliser à des causes et essayer de faire changer les choses. C’est le cas de Rashford, mais ce fut également le cas de Raheem Sterling il y a quelques mois de ça, qui dénonçait le racisme présent dans le football anglais et l’injuste traitement de certains footballeurs noirs par certains médias. Ce fut aussi le cas d’Hector Bellerin, avec ses campagnes de sensibilisation environnementale et notamment son projet de planter 50 000 arbres à chaque victoire d’Arsenal.

Si les questions politiques ne concernent pas fondamentalement les footballeurs, les engagements de certaines personnalités comme celle de Marcus Rashford nous rappellent une chose : les prises de position ne sont pas qu’une affaire de statut ou de légitimité, mais de bon sens. Et c’est au travers de ce bon sens qu’une société peut évoluer, précisément quand football et politique sont sur la même longueur d’ondes.

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L’auteur

Quentinschlz

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