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L’Euro 1996, ou le retour du football à la maison

Alors que les Three Lions, menés par leur manager Gareth Southgate, s’apprêtent à disputer le tant attendu Championnat d’Europe avec une génération talentueuse et ambitieuse, remémorons-nous ce si particulier Euro 96 à la maison, fort en symboles et en enseignements pour la sélection anglaise.

Une quête de rédemption

5 Mai 1992. Le verdict tombe. Le comité exécutif de l’UEFA décide d’attribuer l’Euro 1996 à la candidature anglaise. 30 ans après le sacre mondial à domicile des Geoffrey Hurst, Alan Ball, Bobby Charlton, Gordon Banks, Alf Ramsey et consorts, Albion aura donc l’honneur d’organiser le deuxième tournoi majeur de football de son histoire. Mais au-delà de ce clin d’œil historique, l’histoire se montrera par la suite d’autant plus taquine.

Car en effet, un peu plus d’un mois plus tard, les Three Lions se verront piteusement éliminés en Suède dès la phase de groupes. Avec deux 0-0 contre la France et le Danemark et une défaite 2-1 contre le pays organisateur, la série noire en Europe se poursuit – en quatre éditions disputées (11 matchs), les Anglais n’auront gagné que deux rencontres (3 nuls, 6 défaites) et marqué seulement 8 buts (pour 13 encaissés). Et comme si cela ne suffisait pas, le désarroi des amoureux de la sélection deviendra encore plus grand lorsque la qualification au Mondial 1994 échappera aux hommes de Graham Taylor, au profit des norvégiens et hollandais.

Critiqué et pointé du doigt pour ses choix tactiques et humains ayant, en partie, entraîné ces deux fiascos, le sélectionneur sera démis de ses fonctions et remplacé par Terry Venables, passé entre autres par Barcelone et Tottenham. L’objectif est clair – préparer au mieux la compétition de la rédemption. Car oui, il y avait encore de quoi espérer un bon parcours, voire une victoire finale, devant son public.

L’équipe d’Angleterre présentait alors un effectif nouveau. Entre des hommes d’expérience encore à haut niveau tels David Platt, Tony Adams, Paul Gascoigne, Paul Ince, David Seaman ou Teddy Sheringham, des joueurs dans la fleur de l’âge comme Alan Shearer, Gareth Southgate, Darren Anderton ou Steve McManaman, mais aussi de jeunes talents comme les frères Neville, Sol Campbell ou Robbie Fowler, les Three Lions possédaient désormais un mélange entre vitesse, fougue, talent, expérience, engagement et efficacité.

Terry Venables, un père spirituel

Mais ces promesses autour de la sélection, comme toujours, étaient placées sous le signe de l’incertitude. En témoigne le fameux hymne pour la compétition des Lightning Seeds, devenu un véritable tube national. Si l’on connait tous le fameux refrain « It’s coming home, football’s coming home » témoin de l’effervescence autour de la compétition et souvent repris par la suite, l’hymne n’en était pas pour autant une ode à l’optimisme béat.

« So many jokes, so many sneers, but all those oh-so-nears wear you down through the years. But I still see that tackle from Moore, and when Lineker scored. Bobby belting the ball and Nobby dancing » (« Tant de blagues, tant de ricanements, mais tous ces oh-si-près vous épuisent au fil des ans. Mais je vois toujours ce tacle de Moore, et Lineker marquer, Bobby frappant le ballon et Nobby dansant »). « Everyone seems to know the score, they’ve seen it all before, They just know. They’re so sure that England’s gonna throw it away, gonna blow it away. But I know they can play, ‘cos I remember » (« Tout le monde semble connaître le score, ils ont déjà tout vu. Ils le savent, ils en sont tellement sûrs, que l’Angleterre va tout gâcher. Mais je sais qu’ils savent jouer, je m’en souviens »).

En somme, la cohabitation dans l’esprit des fans de l’espoir d’une renaissance et d’une prémonition de la désillusion, qui est parfaitement résumée dans le refrain : « Thirty years of hurt never stopped me dreaming » (« 30 ans de douleurs, ne m’ont jamais empêché de rêver. »)

Si la dramaturgie avait cessé d’accompagner les Three Lions depuis de longs mois avec l’enchaînement de matchs amicaux (vs la Bulgarie, la Hongrie, la Croatie, la Chine et un XI mondial à Hong Kong en 96) peu stimulants – la faute au statut d’organisateur de la compétition -, mais néanmoins cruciaux pour construire une dynamique ascendante, elle pointa le bout de son nez avant même le début de l’Euro.

La raison ? En pleine tournée asiatique, alors que les joueurs avaient obtenu de Terry Venables une permission de sortie à Hong Kong pour fêter (modestement) l’anniversaire de Paul « Gazza » Gascoigne, la soirée sera placée sous le signe de l’excès – l’alcool coulera à flot dans les gorges des joueurs, avec notamment l’épisode de la fameuse « Dentist Chair ». Scandale outre-Manche, les tabloïds se saisirent immédiatement de l’affaire avec pour le Sun une Une grandiloquente, titrée du mot « Honteux ».

Si tout un chacun pouvait alors envisager pour l’Angleterre un destin similaire à celui des tournois précédents, c’était sans compter sur les ressources d’un homme – le manager Venables. Grâce à une foi inébranlable en ces joueurs, cet épisode ne fut pas l’implosion d’un groupe par manque d’harmonie avant même que les hostilités ne commencent, mais bien au contraire, la pierre angulaire d’une cohésion qui leur aura servi tout au long de la compétition. Aucune sanction, aucune critique envers ses joueurs, aucune chasse aux sorcières, une permission de sortir totalement assumée – tels étaient les ingrédients d’une gestion vertueuse de la situation par le manager.

Cette attitude protectrice, honnête mais suffisamment ferme de l’ancien du Barça transparaissait dans bon nombre de ses autres choix. Le plus emblématique étant d’accorder une confiance sans faille à l’attaquant vedette de la nation, Alan Shearer, qui restait avant la compétition sur une série de 12 matches sans marquer :

« Il m’a dit, environ un mois ou cinq semaines avant le tournoi, que peu importe ce qu’il se passait lors des matchs amicaux d’ici là, je commencerai le premier match contre la Suisse. Entendre le manager me dire cela m’a donné tellement de confiance alors que je n’avais pas marqué depuis 12 matches. Cela m’a fait croire en moi »

Alan Shearer, à propos de Terry Venables.

Terry Venables s’est ainsi mû en une figure que l’on pourrait qualifier de quasi paternelle, pour tenter de redonner ses lettres de noblesse à la sélection.

L’espoir… puis la désillusion

8 Mai 1996. L’Angleterre ouvre donc le bal à Wembley contre la Suisse. Pour ce premier match, Venables va s’appuyer sur ce qui a fait la force de son équipe depuis qu’il a remplacé Graham Taylor. Un 4-4-2 losange est implémenté par le manager. Devant un quatuor défensif inamovible Neville – Southgate – Adams – Pearce, Paul Ince fait office de numéro 6. Épaulé par Darren Anderton et Steve McManaman, qui jouent en tant que milieux (très) excentrés, il aura pour cruciale tâche de libérer des espaces pour que Paul Gascoigne, placé en numéro 10, puisse exprimer sa créativité et alimenter en ballons le redoutable duo Shearer – Sheringham devant. Le tout avec David Seaman dans les cages et Tony Adams portant le brassard de capitaine (qui était précédemment la propriété de David Platt).

Malgré l’ouverture du score à la 23ème minute de Shearer, lancé en profondeur à la limite du hors-jeu par Paul Ince et mettant fin à sa disette de buts, les Anglais auront eu un départ poussif face aux helvètes, peinant à maîtriser le match. Et la sanction viendra en toute fin de match par l’intermédiaire de Türkyilmaz sur un pénalty provoqué par Stuart Pearce. 1-1. Score Final.

La "Dentist Chair" de Gascoigne (Crédits : IconSport)
La « Dentist Chair » de Gascoigne (Crédits : IconSport)

Place ensuite à une lutte fratricide contre l’Écosse, encore une fois à Wembley. Avec une équipe tactiquement hybride dans laquelle Gareth Southgate pouvait venir épauler Ince au milieu de terrain dans une sorte de 3-5-2, les Three lions ont dû attendre la seconde mi-temps pour déclencher l’étincelle. Shearer inscrira à nouveau le premier but, avant que David Seaman n’arrête un pénalty décisif et que Gazza, piqué au vif par son manager avant la rencontre, n’illumine le stade d’un enchaînement sombrero-reprise de volée légendaire, suivi d’une célébration en référence au scandale de la Dentist Chair de Hong Kong !

Mais le véritable point culminant du tournoi, et plus généralement de la sélection anglaise depuis bien des années, fut ce succès éclatant contre la très talentueuse équipe des Pays-Bas. Forts de leur 4-4-2 losange, une partition collective magnifiquement récitée réussit à dompter les bataves. Les stars néerlandaises telles Dennis Bergkamp ou Clarence Seedorf totalement éteintes, un Paul Ince des grands soirs, et la doublette Shearer-Sheringham qui s’adjuge deux doublés… Et si le peuple pouvait enfin dire « It’s coming home » au premier degré ?

Après tout, Venables avait trouvé la bonne formule. Une équipe flexible, créative et sure d’elle-même, bien que pas constamment flamboyante. « Les connaissances et la tactique de Terry (Venables) étaient plein dans le mille et il a su tirer le meilleur de nous. (…) Nous le lui avons rendu, nous avons cru en lui et joué du beau football lors de ce tournoi », témoignait Shearer. Cependant, la suite de la compétition fut plus âpre pour les anglais.

Contre l’Espagne en quarts de finale, nous vîmes une copie contrastant nettement avec la prestation virevoltante contre les Pays-Bas. Malgré la suspension de Paul Ince, remplacé poste pour poste par le douzième homme de l’équipe et ex-capitaine David Platt, les coéquipiers de Tony Adams tinrent bon jusqu’à la séance tant attendue des pénaltys. Comme s’il fallait conjurer le maléfice, en surmontant cette même séance qui les avait privés d’une finale de Coupe du Monde italienne en 1990, pour enfin accéder au bonheur. Hierro frappant la barre, Seaman arrêtant le tir de Nadal, et Stuart Pearce marquant le sien (lui qui avait raté en 90)… le destin commençait à sourire.

Mais voilà que le rival honni de toujours se profilait à l’horizon – l’Allemagne, cette satanée Allemagne ! Deuxième tuile niveau suspension – Gary Neville doit céder sa place. David Platt le remplace numériquement en prenant le milieu de terrain aux côtés d’Ince, devant un trio défensif Pierce-Adams-Southgate… une nouvelle fois Venables s’adapte, avec un 3-5-2 qui ne changera en rien les velléités offensives et de domination des locaux. Ces derniers ouvriront la marque d’entrée de jeu sur corner, avec un centre bien léché de Gascoigne pour la cinquième et dernière réalisation d’Alan Shearer, soulier d’or de la compétition.

Rejoints sous peu par les germains avec l’égalisation de Kuntz, les anglais continueront de pousser avec de franches occasions de Sheringham et Shearer… mais rien n’y fait, il faudra se plier à la règle des prolongations avec but en or. Dans un Wembley électrique et inquiet, les dieux du football ont décidé d’éprouver les cœurs. Darren Anderton, au point de pénalty envoie son tacle-tir sur la barre de Köpke qui avait raté sa sortie… et puis vint cette passe à ras-de-terre de Shearer, qui n’attendait que d’être légèrement touchée pour délivrer tout un pays. Hélas, alors que le football devait revenir à la maison, Gascoigne qui n’avait qu’à pousser le ballon au fond des filets, fit son entrée dans l’histoire des ratés, avec le tristement célèbre « Gazza Moment » devenu pour la postérité la métonymie d’un incroyable loupé.

Un raté qui fut impitoyablement sanctionné, lorsque Gareth Southgate manqua le penalty de la mort subite dans une séance de pénaltys où les deux équipes faisaient un sans-faute. C’est ainsi, dans d’atroces regrets que Terry Venables ressentit la même douleur que Bobby Robson avant lui en 1990… la fin d’un rêve, et l’accomplissement de la triste prémonition. « Everyone seems to know the score, they’ve seen it all before, They just know. They’re so sure that England’s gonna throw it away, gonna blow it away.« 

Gareth Southgate, inconsolable après son raté face à Köpke (Crédits : IconSport)
Gareth Southgate, inconsolable après son raté face à Köpke (Crédits : IconSport)

Une leçon à tirer

Avec ce tournoi ayant égalé la meilleure performance d’Albion à l’Euro depuis 1968 (une troisième place parmi 4 pays en lice), Terry Venables aura su parfaitement mener ses troupes. Alliant une gestion parfaite des hommes avec les mots et les comportements justes, à un travail cohérent sur le terrain tant au niveau des intentions de jeu que de la flexibilité tactique, le manager a tiré quasiment le meilleur de la génération anglaise des années 90… Évidemment, les regrets de la demi-finale resteront à jamais gravés dans le marbre, avec les ratés d’Anderton et Gascoigne, le manque de rotation de l’effectif (les 11 joueurs ayant tous joué les 120 minutes, sans changement) et d’alternatives crédibles proposées par les remplaçants (par exemple Nick Barmby, Robbie Fowler ou Steve Stone) hormis David Platt.

Ce travail de deux années pour monter une équipe compétitive à la fois jeune et expérimentée pouvait, et devait, déboucher sur un titre (ou au minimum une finale) à la maison, dans un Wembley bouillant, avant que la Class of 92′ ne reprenne le flambeau, aux côtés d’autres jeunes comme Ferdinand ou Owen, et du sélectionneur Glenn Hoddle. Le sort en a décidé autrement. Mais ne pourrait-il pas profiter, 25 ans plus tard, à une équipe des Three Lions qui non seulement jouera souvent à Wembley lors de l’Euro 2021, mais surtout, aura en sa possession, comme auparavant, un savant mélange de joueurs talentueux mené par un manager leur accordant confiance et protection ? « Terry Venables m’a ouvert les yeux sur certaines choses comme personne d’autre » disait Gareth Southgate … et si la malédiction prenait fin avec celui qui a raté ce funeste pénalty ?

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Will

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