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Thierry Audel : “Quand je vois arriver un mec de 2 m, je me dis que le gars s’est trompé de sport”

À 33 ans, Thierry Audel n’a jamais foulé les pelouses du championnat français. Cousin de Johan, passé par Lille, Valenciennes et Nantes, le défenseur central de Brackley (National League North/D6) a préféré voyager. L’Italie d’abord, puis l’Angleterre depuis 2013. Mais dans ses valises, le Niçois a souvent emmené des galères. Retour sur la carrière d’un garçon qui s’est forgé seul dans l’adversité. 

Sous le soleil du Sud de la France 

J’ai commencé le football grâce à mon père. Il était entraîneur d’un club dans le Sud de la France et il voulait que ses enfants jouent au foot. Il aimait tellement ce sport. J’ai donc fait mes premiers pas à Saint-Laurent-du-Var avec lui. Je n’avais pas forcément le rêve de devenir footballeur professionnel un jour. Quand j’étais petit, je jouais au foot pour m’amuser comme tous les enfants de mon âge. Je ne me mettais pas à tout prix en tête que je voulais devenir pro un jour ou l’autre. Mon père a ensuite décidé d’entraîner au Cavigal de Nice. Je l’ai de nouveau suivi après avoir lâché pas mal de tacles sous le maillot de Saint-Laurent-du-Var (rires). À l’époque, Cavigal de Nice était le deuxième plus gros club du coin, derrière l’OGC Nice. Je suis resté quatre ans dans ce club, mais voilà (soupir)… La mentalité était un peu particulière. Lorsque je jouais au Cavigal, je me souviens que mon père m’entraînait très dur, même pendant les vacances. Il voulait à tout prix que je réussisse. Un jour, il y a eu des détections dans le Sud et je les ai passées.

Je m’entraînais avec des garçons comme Hugo Lloris et Cyriaque Louvion

L’OGC Nice m’a repéré et ils m’ont dit de venir chez eux. J’y suis resté deux ans. La première année, tout s’est bien passé. L’entraîneur des nationaux était impressionné par ce que je faisais en pré-saison et il m’a demandé de m’entraîner avec les U17 nationaux, où il y avait notamment Hugo Lloris (Tottenham) et Cyriaque Louvion (Thonon Évian Grand Genève FC) dans l’équipe. À ce moment-là, je m’entraînais avec eux, mais je jouais un cran en dessous avec la Ligue tous les week-ends. Puis, j’ai eu l’opportunité de rejoindre Istres. Nice me proposait de rester, mais je sentais qu’ils ne comptaient pas forcément sur moi. Le projet n’était pas très clair. Pendant que j’étais à Nice, un agent, Dominique Barbera, s’est intéressé à moi. Il m’a proposé de faire des essais dans plusieurs clubs. Je suis allé à la Fiorentina, à Southampton, à Pise et à Istres où j’ai finalement signé. J’avais peur d’aller à l’étranger et je ne pensais pas être forcément prêt pour certains challenges. En plus, Istres me proposait de jouer avec les U18 nationaux alors que je n’avais que 16 ans et c’était parfait pour moi, à mon sens.

La formation à l’AJ Auxerre 

Quand j’étais à Nice et Istres, j’avais suivi le documentaire “À la Clairefontaine” avec notamment Hatem Ben Arfa ou Abou Diaby. Je rêvais de vivre une ambiance similaire. À Istres, j’espérais trouver ça, mais ce n’était pas la même ambiance, ni la même organisation (sourire). Grâce à ma bonne saison à Istres, j’ai reçu plusieurs offres, dont celle d’Auxerre. J’ai ensuite signé chez eux. Là-bas, j’ai vraiment découvert ce qu’était le “milieu du foot pro.” Honnêtement, c’était l’armée (rire) mais dans le bon sens du terme. Tu te levais le matin à 7 h pour prendre ton petit déjeuner. Si tu ne le prenais pas à cette heure, tu recevais une amende. Tu allais ensuite en cours de 8 h à 9 h 30 et si tu n’y allais pas, là encore tu recevais une amende.

Le centre de formation de l’AJ Auxerre. C’est là où la carrière professionnelle de Thierry Audel s’est dessinée. © Goal

Ensuite, il y avait l’entraînement, le repas, puis de nouveau des cours, un entraînement, le repas du soir et, enfin, l’extinction des feux à 22 h. On nous demandait de toujours faire notre lit. Si tu ne le faisais pas, les surveillants nous le mettaient n’importe comment ou ils le jetaient dans la pièce ! Il y avait un règlement intérieur que tu devais respecter à la lettre.  À table, il fallait également servir tout le monde avant de se servir soi-même, débarrasser son assiette et ses couverts. Ce sont des règles qui sont normales à première vue, mais c’est tout bonnement du savoir-vivre. 

Guy Roux nous demandait d’aller déblayer la neige sur le terrain synthétique car la CFA devait s’entraîner

Pour moi, c’était un très bon système. Quand tu vis là-bas, ce n’est pas évident de t’adapter au début, mais une fois que tu prends le rythme, cela devient quelque chose de normal. Je me souviens que Guy Roux venait même pendant nos moments de repos en hiver pour demander à tous les joueurs du centre de formation d’aller déblayer la neige sur le terrain synthétique car la CFA devait s’entraîner. C’était comme ça. Quand on jouait le dimanche, après le match, notre récupération était de reboucher les trous qui s’étaient formés sur la pelouse afin d’éviter que les joueurs du groupe ne se blessent (rires). On se mettait alors en ligne et on rebouchait le terrain… Ce ne sont pas des légendes. On m’avait raconté une anecdote sur Éric Cantona lorsqu’il était à Auxerre. Un jour, il avait frappé un gars car celui-ci ne rebouchait pas bien les trous et il lui avait ensuite dit : “Si je me blesse à la cheville, ce sera de ta faute” (rires). Donc, on le faisait correctement pour ne pas revivre ce genre de choses (sourire).

Quand tu rentres dans un centre de formation, tu n’as qu’une seule envie, c’est de faire carrière dans le football. Depuis mon passage à Nice, je le souhaitais vraiment, à l’instar de mon cousin Johan Audel qui jouait alors au LOSC. Ça me motivait beaucoup et puis, porter les couleurs d’un club professionnel, c’était vraiment devenu un objectif. Quand je suis parti à Istres, je jouais contre des clubs professionnels comme Monaco ou Montpellier. La première année à l’AJA, j’ai eu la chance d’avoir un entraîneur qui croyait vraiment en mes capacités, Guy Roux aussi.

Je côtoyais des joueurs comme Benjani, Diaby, Kaboul, Sagna aux entraînements. Je touchais mon rêve du bout des doigts 

Il me faisait beaucoup de commentaires positifs et il m’avait même appelé plusieurs fois pour m’entraîner avec l’équipe première alors que je n’avais que 17 ans. J’évoluais latéral gauche, mais franchement, j’adorais ce poste car la vitesse a toujours été mon truc. En plus, je côtoyais des joueurs comme Benjani, Diaby, Kaboul, Sagna aux entraînements… Je touchais mon rêve du bout des doigts. Lors de ta deuxième année de formation, tu es censé faire tes premiers pas avec l’équipe réserve pour avoir ensuite l’espoir de te rapprocher de l’équipe professionnelle. C’était en tout cas la progression linéaire à Auxerre, hormis si tu étais un phénomène. Cette année-là, Guy Roux a quitté le club, mon entraîneur de la première année aussi et c’est Gérald Baticle qui a repris les rênes des U18. J’ai alors joué toute la saison dans cette catégorie.

À Auxerre, Thierry Audel a fait la connaissance de Guy Roux, légende vivante du club. Et son caractère bien trempé… © L’Internaute

En troisième année, j’étais un peu en retard sur ma progression. On m’a alors mis en CFA2 et ensuite, on m’a proposé un contrat amateur d’un an. Mais durant cette période, Triestina, un club italien de Série B, était venu me voir jouer en CFA2. Il me proposait un contrat de trois ans. J’aurais voulu rester en France, mais je n’avais qu’un seul objectif en tête : devenir footballeur professionnel. J’ai donc accepté l’offre de Triestina et quitté Auxerre.

Les déboires en Italie 

Au début, c’était vraiment difficile. J’ai beaucoup d’épisodes à raconter sur cette période. Tout s’est passé très vite. Je me souviens avoir acheté un bouquin d’italien car je ne parlais pas du tout cette langue. Je l’ai lu dans la voiture avant d’arriver sur place. Je me suis vite retrouvé un peu seul. J’ai dû chercher mon appartement sans parler véritablement la langue. Quand tu es étranger, tu n’es pas accueilli de la même manière qu’un Italien. Peut-être pas partout, mais dans mon cas personnel, c’était le cas. Trieste est une ville avec une mentalité un peu… Arriérée on va dire (sourire). De mon côté, je faisais le maximum pour apprendre l’italien le plus rapidement possible afin de m’intégrer. Au bout de six mois, je comprenais déjà ce qu’on me disait et j’arrivais à m’exprimer doucement. Je commençais à gérer mes affaires plutôt correctement.

L’entraîneur ne m’aimait pas beaucoup, je ne sais pas vraiment pourquoi à vrai dire… 

À Triestina, je me suis vite rendu compte que je n’étais pas forcément une priorité. J’étais juste un jeune de 20 ans et je n’étais pas vraiment considéré. À l’époque en Serie B, chaque équipe devait établir une liste de 21 joueurs. Si tu n’appartenais pas à cette liste, tu ne pouvais pas jouer avec l’équipe première, mais seulement avec l’équipe réserve. Moi, ils ne m’ont pas mis dans la liste. Je m’entraînais donc avec les professionnels toute la semaine et, le week-end, je jouais les matches avec l’équipe réserve. L’entraîneur ne m’aimait pas beaucoup, je ne sais pas vraiment pourquoi à vrai dire… Peut-être parce que je ne comprenais pas ce qu’il me disait, mais sans en être certain.

En janvier, ils ont décidé de me rajouter dans la liste et malheureusement, je me suis blessé pendant deux mois. Le jour où je suis revenu, je me suis de nouveau blessé… Sportivement, c’était une année compliquée pour moi. À la fin de la saison, ils m’ont dit : “On rediscute cet été”, puis, la pré-saison a débuté et ils m’ont demandé d’aller faire une saison en Serie C2. Ils voulaient que je fasse une saison complète, sans les blessures. Si cela se passait bien, ils me donnaient ma chance en Série B. À l’époque, j’avais de bons rapports avec le président qui parlait un peu le Français, je trouvais la proposition honnête car je n’avais pas pu montrer mes qualités et ils n’étaient pas responsables de mes blessures. Je suis donc parti à Saint-Marin. 

Pendant un an, le défenseur central a évolué à Saint-Marin pour retrouver du temps de jeu. © Frezza NET

J’ai eu un mal fou à m’adapter au championnat. Je ne savais pas si c’était ma faute ou non. Le niveau était encore différent. J’étais beaucoup dans le jugement à l’époque. Je suis arrivé là-bas en étant peut-être un peu trop sûr de moi. Les cinq premiers matches, j’étais nul, mais vraiment nul, c’est la vérité. Je me rappelle avoir appelé mon père pour lui dire : “Cette équipe elle est vraiment nulle” et mon père m’a répondu : “Oui mais si tu es aussi nul qu’eux, à un moment donné il va falloir que tu fasses quelque chose…” J’étais vraiment énervé sur le moment, mais il avait entièrement raison.

J’accomplissais ce que Triestina me demandait, c’est-à-dire faire une saison pleine en championnat 

Je me suis alors mis quelques gifles et j’ai commencé à bosser dur. Mon entraîneur à l’époque était Franco Varrella, un gars avec une mentalité assez dure. Mais j’aimais ça. Il me disait même de jouer quand j’étais un peu blessé ! J’ai rencontré un groupe vraiment sympa. Finalement, ma saison ne s’est pas trop mal passée. J’ai disputé environ une trentaine de rencontres et j’accomplissais ce que Triestina me demandait, c’est-à-dire faire une saison pleine en championnat. 

Seul face au but  

Lors de mon retour à Triestina, les dirigeants m’ont dit : “C’est bien, tu as respecté ta part du contrat, mais nous allons te prêter en Série C1”. Et là, mon petit côté arrogant de l’époque me fait dire non. Mais je ne savais pas que dire non à ce moment précis allait me porter préjudice. Je campais sur mes positions, je leur disais que nous avions un accord et que je l’avais parfaitement respecté sur le terrain. Je ne m’étais pas blessé, j’avais joué quasiment tous les matches, j’avais d’excellents retours de mon coach de Saint-Marin. Je voulais donc avoir ma chance en Serie B comme c’était prévu. Ils m’ont ensuite répondu : “Écoute, si tu ne pars pas en prêt, tu ne toucheras pas le terrain jusqu’au mois de janvier et tu partiras ensuite”. Et moi, arrogant comme j’étais à l’époque, j’ai répondu : “On verra, moi je pense que je vais jouer car j’ai largement le niveau”. Pendant quatre mois, je n’ai jamais mis les pieds sur le terrain d’entraînement avec l’équipe… Jamais.

Je me suis retrouvé à faire des frappes dans ce but vide pendant quatre mois avec un joueur roumain qui s’était retrouvé dans la même situation que moi

Derrière le terrain d’entraînement, il y avait un grillage et derrière ce grillage, il y avait une sorte de champ avec un but vide. Je me suis retrouvé à faire des frappes dans ce but vide pendant quatre mois avec un joueur roumain qui s’était retrouvé dans la même situation que moi. On était livrés à nous-mêmes. C’était n’importe quoi. Et puis, on était pas payés car en Italie à l’époque, la Fédération protégeait plus les clubs que les joueurs. Bien évidemment, lorsqu’on venait nous dire qu’on allait jouer avec la réserve, on y allait.

Mais à un moment donné, je n’en pouvais plus. Il faut savoir qu’à l’époque, la réserve de Triestina était l’une des plus nulles du championnat. La saison précédente, le club n’avait pris que sept points ou quelque chose comme ça. En novembre, un nouvel entraîneur est arrivé au club, Mario Somma. Il a alors dit qu’aucun joueur ne s’entraînerait à part. Mais vu que l’effectif était complet, je m’entraînais entre la défense et le milieu. Je ne disais rien car c’était magique pour moi de me retrouver cette situation alors que pendant quatre mois, je m’entraînais seul avec un gars devant un but vide (rires).

On perdait le match 2 ou 3-0 et le coach me fait rentrer attaquant, j’étais choqué. Je n’avais jamais joué une seule fois de ma vie à ce poste 

Du coup, je m’entraînais à fond. Un jour, Mario Somma m’a dit : “Si tu vas jouer avec la réserve contre l’Udinese, je m’arrange et tu seras payé”. J’ai accepté car j’avais vraiment besoin d’argent et ils m’ont payé comme convenu. J’étais proche d’intégrer le groupe pour un match en Serie B. Puis, durant une semaine, il m’a proposé d’aller de nouveau jouer avec la réserve contre le Milan AC. J’ai refusé. Pendant deux semaines, il n’y a plus eu aucune communication entre nous deux. Les jours ont passé, les semaines ont défilé et à l’issue d’un entraînement, il est venu me voir pour me dire : “Tu vas être sur le banc lors du prochain match en Serie B”. Pour moi, c’était une première victoire. Je me suis retrouvé dans le groupe contre Frosinone. Vers la 70e minute, alors qu’on perdait le match 2 ou 3-0, je ne sais plus, le coach me fait rentrer attaquant. J’étais choqué (rires). Je n’avais jamais joué une seule fois de ma vie à ce poste. Je suis rentré pendant vingt minutes et j’ai tout pris de la tête (rires). J’ai même failli inscrire un but, mais le gardien a sauvé le ballon sur sa ligne.

Après le match, le coach fait son discours  : “On a perdu, mais aujourd’hui, il y a un joueur qui a fait vraiment le maximum et qui a montré son envie d’être sur le terrain, c’est Thierry”. Je n’avais pas beaucoup d’amis dans le vestiaire à ce moment-là… Je le répète, c’était une mentalité bien particulière, mais les joueurs ont reconnu que je méritais les compliments du coach. Trois jours après, le coach m’annonce que je suis titulaire en défense centrale face à l’AS Roma en Coupe d’Italie. C’était un vrai cadeau, même si tout le monde n’était pas là du côté de la Roma. Il y avait quand même Julio Baptista, Mirko Vucinic, Jérémy Ménez, Claudio Pizarro. Des gros noms malgré tout. Par la suite, j’ai enchaîné les rencontres en Serie B et j’ai même été élu joueur du mois.

Thierry Audel (premier en partant de la gauche) a eu la chance d’évoluer au Stade Olympique de Rome pendant son passage à Triestina. © US Triestina Calcio

Mais par la suite, l’équipe n’a pas eu de super résultats et à la fin du mois de janvier, le coach s’est fait virer. Ils m’ont ensuite remis derrière mon grillage pour le reste de la saison. Le comble dans tout ça, c’est qu’ils m’ont proposé de prolonger un an. J’ai clairement dit non. En plus, à côté de ça, ils me trimbalaient d’appartement en appartement. Sur mon contrat, il était signifié que le club payait mon appartement, mais quand c’est comme ça, ils peuvent me mettre où ils le souhaitent. Du coup, ils me mettaient à gauche, à droite, seul, avec des familles, c’était du grand n’importe quoi. Au final, pour toutes ces raisons, je me suis cassé à Pise. 

Une fin d’histoire au goût amer 

Le club m’avait repéré durant la saison et il était intéressé pour me faire signer. J’ai mis du temps à donner mon accord car je ne voulais pas redescendre en Serie C, mais j’ai finalement dit oui et ils m’ont offert un contrat de deux ans, en copropriété avec Grosseto qui jouait en Serie B. Malheureusement pour moi, je n’ai joué que huit matches dans la saison alors que j’avais été recruté pour être un élément moteur de l’équipe. A priori, c’est lié au fait que le directeur sportif qui m’avait recruté n’était pas très ami avec le coach. La saison s’est terminée et moi je n’avais qu’une seule idée en tête : partir de l’Italie.

La carrière de Thierry Audel s’est arrêtée à Pise en Italie, après une année difficile. La fin d’un voyage au goût amer. © Pisa Calcio

J’avais démarché des équipes, mais cela n’avait rien donné car je n’avais pas beaucoup joué. En pré-saison, un nouveau coach était arrivé et il m’avait proposé de rester car mon profil lui plaisait. Mais moi, je n’avais pas tellement de confiance. Il m’avait alors dit : “Reste et tu joueras. Si ce n’est pas le cas, tu pourras partir”. Jusqu’au mois de janvier, ça s’est très bien passé et j’ai joué tous les matches. D’ailleurs, j’ai toujours un très bon rapport avec cet entraîneur. Mais il a été débarqué en janvier et le nouvel entraîneur m’a dit : “Toi, tu n’es pas en forme”. Et là, je savais qu’il y avait encore un truc derrière. C’était un business. Je n’avais même pas besoin d’argumenter. Je suis resté dans les tribunes pendant les trois derniers mois.

À ce moment-là, j’en ai eu marre de l’Italie. Quand un joueur fait le maximum d’efforts, il devrait être récompensé. Bien sûr, ce n’était pas toujours comme ça à l’époque, mais c’était ma vision des choses. J’ai donc décidé de partir de ce pays, quitte à arrêter le football. Je suis retourné malgré tout à Auxerre pendant l’été pour m’entraîner. Là-bas, il y a cette politique qui fait que si un joueur passé par le club s’est bien comporté, il peut repasser par le club pour s’entraîner pendant quelques semaines. Puis, j’ai décidé de prendre un aller simple pour Londres et de déposer mon CV dans tous les clubs de la capitale.

Un aller sans retour pour l’Angleterre 

Mais personne ne m’a recontacté… Jamais. J’ai approché je ne sais pas combien d’agents à Londres, je leur ai donné mon CV. Tous les matins, je m’entraînais à la salle de sport et le soir, je jouais au foot dans certains quartiers avec des gars. C’était vraiment la galère pendant quatre mois. Un jour à la salle, quelqu’un m’a posé une question : “Qu’est-ce que tu fais tous les jours ici à t’entraîner toi ?” Je lui ai dit : “Je cherche une équipe de foot, je suis footballeur, j’ai joué en France et en Italie”, il m’a ensuite répondu : “Je peux t’aider” avant de me donner une carte de quelqu’un qui travaillait à Brentford (League One/D3). Je suis allé voir ce gars et il m’a dit qu’il avait une petite équipe à Londres, niveau DH, et que je pouvais jouer un match avec eux. Si j’étais bon, il m’enverrait faire un essai ailleurs.

Le mec m’a proposé un essai à Macclesfield, mais je ne savais même pas où c’était. J’étais paumé 

J’ai accepté car je n’avais rien à perdre. Cela faisait des mois que je ne jouais pas au foot dans un club… Après ce match, le mec est venu me voir en disant qu’il était impressionné. Il m’a alors proposé un essai à Macclesfield : “Dans trois jours, il y a une rencontre entre Macclesfield et Port Vale, tu veux y aller ?” Je lui ai répondu oui, sans même savoir où était situé géographiquement la ville (rires), j’étais paumé. II m’a emmené, j’ai fait l’essai et après la rencontre, le coach de Macclesfield, Steve King a échangé avec moi en me disant qu’il était très intéressé et il m’a offert un contrat. J’ai signé le 4 janvier à Macclesfield et, jusqu’au 4 mai, j’ai joué tous les matches. Le coach a vraiment cru en mes capacités. À la fin de la saison, compte tenu de mes bonnes performances, plusieurs clubs se sont intéressés à moi. Il y avait Mansfield, Crewe Alexandra et je ne me souviens plus de la dernière équipe. Crewe Alexandra était l’équipe la plus entreprenante et j’ai donc signé chez eux. Je suis passé de la Vanarama National League (D5) à la League One (D3) en l’espace de quatre mois.

À Crewe Alexandra, le natif de la région niçoise a connu d’innombrables galères avec son entraîneur. © BBC

Mon objectif en venant en Angleterre était au minimum d’aller en Championship (D2) car c’était le football qui m’intéressait et que je suivais régulièrement. Quand la proposition de Crewe Alexandra est arrivée, je suis parti de suite et je n’ai pas réfléchi, si je devais aller à Mansfield ou dans l’autre club. Si en quatre mois, j’arrivais à accrocher la League One, cela voulait dire que je n’étais plus très loin du Championship. Mais quand je suis arrivé à Crewe, j’ai encore découvert d’autres réalités…

Le coach ne m’a jamais apprécié. Pendant six mois, j’ai tout essayé pour le faire changer d’avis

Je ne savais pas que dans ce club, le fils de l’entraîneur jouait exactement au même poste que moi. Il était lui aussi défenseur central. En signant là-bas, je n’étais pas au courant. Je ne savais pas non plus que tous les défenseurs centraux passés avant moi avaient également eu beaucoup de mal à s’imposer, voire à jouer. L’agent qui m’avait signé à Crewe le savait en revanche… Le coach ne m’a jamais apprécié. Pendant six mois, j’ai tout essayé pour le faire changer d’avis. Les gens voyaient que je jouais bien, mais il ne m’a jamais donné réellement ma chance. Au mois de janvier j’ai donc décidé de partir en prêt à Lincoln City. À Lincoln, tout s’est bien passé. J’ai joué quatorze rencontres, j’ai inscrit trois buts. Beaucoup de médias parlaient de moi en bien. Du coup, le coach de Crewe Alexandra m’a appelé pour me dire qu’il allait me donner une chance pendant la pré-saison car mes performances à Lincoln avaient été très satisfaisantes. L’été se passe bien, je joue plusieurs matches de préparation et les commentaires sont unanimes. Puis, j’annonce au coach que je pars quelques jours en France car mon frère allait se marier à Nice. Quand je reviens du mariage, il vient me voir et me dit : “Je pense que tu n’es pas prêt Thierry, il va falloir que tu retrouves une condition physique décente”. J’avais manqué cinq jours et je m’étais même entraîné pendant le mariage… C’était une bonne excuse pour lui. Il pouvait ainsi m’écarter.

De retour de Lincoln City après un prêt concluant, Thierry Audel pense pouvoir retrouver du temps de jeu à Crewe… Peine perdue. © Crewe Chronicle

C’était vraiment chiant (soupir). J’étais en pleine confiance et j’aurais voulu démontrer que je pouvais jouer au sein de cette équipe. Mais il faisait tout pour ne pas me donner cette chance. Au mois d’octobre, après avoir même mis des jeunes devant moi dans la hiérarchie, l’assistant qui avait tout fait pour me recruter a discuté avec le coach pour lui dire de me laisser au moins une chance. Le coach a finalement accepté de me mettre titulaire le week-end suivant. J’ai été élu homme du match. Puis, l’autre week-end, pareil. On part ensuite jouer à MK Dons. On perd le match 6-1. En face, Benik Afobe, qui a joué à Wolverhampton et Bournemouth plante un triplé. Moi, je n’avais pas bien joué et je le reconnais encore aujourd’hui.

Le coach m’avait mis sur la liste des transferts après la défaite contre MK Dons. Il a utilisé le fait que je n’avais pas bien joué pour vouloir me transférer !

Le soir du match, sans le dire à qui que ce soit, le coach m’a placé sur la liste des transferts… Je ne le savais pas. Deux jours après, l’assistant m’a convoqué dans son bureau : “Thierry, pourquoi je reçois des appels de plusieurs clubs ?” Je lui réponds que je n’en sais pas plus que lui. Il a alors fait ses recherches et il a découvert que le coach m’avait mis sur la liste des transferts après la défaite contre MK Dons. Il a utilisé le fait que je n’avais pas bien joué pour vouloir me transférer. Le pire dans tout ça, c’est qu’il n’a rien dit à son assistant, ni au président ! À partir de là, j’ai complètement craqué. J’ai dit à tout le monde que je ne remettrais plus jamais les pieds ici tant que cet entraîneur sera en poste. Je suis parti à Lincoln comme ça.

Notts County, pour un nouveau départ ? 

Avant d’aller à Notts County, j’ai fini mon prêt à Lincoln en janvier et j’étais censé retourner à Crewe, mais j’ai refusé. J’avais un très bon rapport avec le club, c’était juste l’entraîneur le problème. J’ai parlé avec le président et je suis tombé d’accord avec lui sur une rupture de contrat. Malgré tout, je suis resté deux mois sans contrat car j’attendais la bonne opportunité, qui n’est pas vraiment arrivée. Mais Macclesfield, mon ancien club, voulait que je revienne. J’y suis retourné pendant deux mois pour finir la saison et gratter du temps de jeu. Durant l’été, le recruteur de Notts County m’a appelé : “Je suis impressionné par tes qualités, je souhaite t’avoir dans nos rangs”. Mais avant cela, il souhaitait que je fasse un essai avec eux contre Leeds. J’y suis allé, j’ai bien joué et Notts County m’a offert un an de contrat + un an en option.

Du côté de Nottingham, le défenseur central a retrouvé des couleurs au sein d’une équipe joueuse. © Notts County

Dans l’ensemble, ça s’est assez bien passé. Quand je suis arrivé là-bas, j’ai rencontré un entraîneur néerlandais plutôt connu, Ricardo Moniz. Il avait amené pas mal d’étrangers. Il m’a fait jouer titulaire quasiment toute la période où il était là. J’ai eu des hauts et des bas, bien sûr, mais cette saison-là j’ai joué 28 matches. J’étais content parce que j’avais pu démontrer en League Two (D4) que je pouvais jouer et montrer l’étendue de mes qualités. La deuxième année, j’ai commencé titulaire avec John Sheridan, le nouveau coach, au poste d’arrière droit. Je me suis vraiment régalé. C’est à ce moment-là que les fans ont commencé à être fantastiques avec moi. Jusqu’au mois de janvier, j’ai quasiment joué tous les matches. Je me régalais, j’adorais l’ambiance à Notts County. Elle était vraiment magnifique. Lors du derby contre Mansfield, il y avait 10 000 personnes par exemple, c’était incroyable.

La plupart des gens connaissait toute l’histoire du club, c’était vraiment intéressant à écouter

Là-bas, les gens sont vraiment habités par leur club. Dès que je sortais du parking pour arriver dans le stade, je voyais la passion des gens. Ils ne se contentaient pas de tes performances sur le terrain. Ils regardaient tout ce que tu faisais autour. Je trouvais ça très appréciable car ils te jugeaient aussi en tant qu’homme. J’ai pu découvrir des personnes vraiment motivées et ça se ressentait sur le terrain car lorsqu’on perdait c’était tendu (sourire). Mais quand on gagnait, les gens étaient vraiment passionnés. Leur descente la saison passée en Vanarama National League ? C’était assez inattendu pour beaucoup de personnes. Notts County devait jouer la montée car ils avaient fait les playoffs la saison précédente. Mais le président faisait un peu n’importe quoi. Après parfois, il y a aussi la malchance qui rentre en jeu car ce n’est pas que la faute d’une personne. Mais, oui, la descente n’a pas dû être facile à avaler pour les fans du club.

Si je dois garder un beau souvenir de mon passage à Notts County, c’est lorsqu’on a joué en Carabao Cup contre Aston Villa, à Villa Park. C’est toujours particulier d’évoluer dans des grands stades et face à de très bons joueurs quand tu joues dans les divisions inférieures. À ce moment-là, Aston Villa jouait en Premier League et comptait dans ses rangs des mecs comme Jack Grealish ou Joe Cole. Il y avait aussi quelques joueurs francophones je crois, comme Jordan Veretout (AS Roma) qui a joué à Nantes avec mon cousin Johan Audel et Jordan Ayew (Crystal Palace).

Une saison derrière les Barrow  

Je me suis retrouvé ensuite à Barrow en Vanarama National League. Je suis parti là-bas car j’avais reçu une très bonne offre de contrat et je connaissais l’entraîneur qui était l’ancien coach de Mansfield. J’avais joué plusieurs fois contre lui avec Notts County. Il était intéressé pour me relancer car il savait que je n’avais pas beaucoup joué lors de mes derniers mois à Notts County. Malheureusement, je me suis cassé le bras au mois d’octobre et je suis resté sur le flanc pendant plusieurs semaines. Un nouvel entraîneur est par la suite arrivé, mais je n’entretenais pas de très bons rapports avec lui.

Blessure au bras, rencontres sur le banc ou dans les tribunes, la saison de Thierry Audel fut un véritable calvaire. © Nwemail

Le football c’est un business quand même. Les entraîneurs amènent leurs propres joueurs et c’est tout. Ça ne les intéresse pas de savoir si tu es fort, pas fort, content, pas content. Ils ont leurs joueurs en tête et c’est tout. Donc quand j’ai vu que c’était un peu comme ça avec ce coach, je me suis dit que ça ne servait à rien de faire le con. J’avais 30 ans et suffisamment de recul. J’attendais la fin du championnat dès le mois de janvier en sachant très bien je n’allais pas rester la saison prochaine, hormis si un nouvel entraîneur arrivait. Mais cela n’a pas été le cas. 

Je faisais des allers-retours entre Leicester et Manchester pour aller m’entraîner tous les jours. Soit 4h de route

Comme je dis toujours, Barrow, c’est la sortie après la fin du monde (rires). Mais je n’habitais pas là-bas car en Angleterre, la plupart du temps, tu te déplaces beaucoup en voiture quand tu es joueur de foot. Je me rendais là-bas en voiture car j’avais une maison à Leicester. Du coup, quand je jouais à Notts County, je faisais seulement 45 minutes de route, ce n’est rien ici. C’est même normal. En plus, on ne s’entraînait pas à Barrow-in-Furness, mais à Manchester. De Leicester à Manchester, il y a deux heures de route. Et de Manchester à Barrow-in-Furness, il y a de nouveau 2h de route. Moi ce que je faisais, de manière à voir ma famille constamment, je faisais des aller-retours entre Leicester et Manchester pour aller m’entraîner tous les jours. Soit 4 h aller-retour. C’était fatiguant.

Le vendredi, au lieu de rentrer chez moi, je conduisais de Manchester à Barrow-in-Furness pour jouer le match le samedi. Et après le match, je faisais 4 h de route direct pour rentrer chez moi. J’étais un peu fou (rires). Je ne connais pas beaucoup de personnes qui accepteraient de faire cette route-là, mais en général en Angleterre, faire 1 h-1 h 30 de route pour aller s’entraîner ou jouer, c’est normal. En Angleterre, c’est une autre mentalité, elle est différente de la nôtre.

Une double vie à mener 

À Barrow, c’est l’année où je me suis marié. J’ai donc décidé de me construire un avenir car j’ai rapidement compris que tout pouvait s’arrêter du jour au lendemain. J’avais déjà passé plusieurs diplômes, notamment celui de “personal trainer” et du coup, j’ai décidé de créer mon activité de personal trainer à Leicester. Mais pour cela il me fallait du temps. Ici, en Angleterre, il existe les clubs à mi-temps, c’est-à-dire que tu ne t’entraînes pas quatre fois par semaine, mais deux fois par semaine et tu joues le match le week-end. Tu t’entraînes le mardi et le jeudi soir, et non le matin. Tes journées sont donc libres. C’est en partie pour ça que je me suis engagé avec Welling en National League South (D6). 

J’ai décidé de choisir mon nouveau club en fonction aussi de la maison. J’en avais un peu marre de voyager aux quatre coins du pays

Là-bas, j’ai retrouvé mon entraîneur de Macclesfield, Steve King, qui m’avait fait signer en 2012. J’avais besoin de jouer, retrouver du plaisir et ne pas me prendre la tête. Encore une fois, c’était beaucoup de route parce que le club est à Londres, mais voilà, le coach avait confiance en moi, j’avais confiance en lui. J’ai joué 43 matches il me semble, j’ai marqué 9 buts dans la saison (8 en championnat, 1 en FA Cup). Je me suis régalé, j’ai pris du plaisir. À partir de là, j’ai reçu différentes propositions, y compris de clubs jouant en Vanarama National League. Mais j’ai décidé de choisir mon nouveau club en fonction aussi de la maison. J’en avais un peu marre de voyager aux quatre coins du pays. 

J’ai atterri à Brackley (National League North) cette année. Le club est à moins d’une heure de mon domicile. Ici, c’est rien du tout et j’étais super content car le projet sportif me plaisait beaucoup. Le club avait joué les playoffs la saison passée. Pour le moment, je ne peux pas me plaindre car j’ai joué 24 matches en tant que titulaire et j’ai marqué 7 buts (NDRL : l’interview a été réalisée avant l’arrêt du championnat). Donc, en tant que défenseur central ce sont des statistiques d’attaquant, je suis ravi. Jouer attaquant ? Je pense que ça m’amuserait beaucoup, mais bon, voilà, je fais mon travail de défenseur avant tout. Dès qu’il y a des coups francs ou des corners, les supporters ils crient : “Allez Thierry, allez Thierry”, ils savent que je peux créer le danger.

L’intégration en Angleterre

J’avais un anglais scolaire, je comprenais un tout petit peu ce qu’on me disait et j’arrivais à m’exprimer un peu mais ces notions ne t’aident pas vraiment quand tu arrives dans un autre pays. Au départ, c’était compliqué mais quand tu n’as pas le choix, tu fonces et tu t’habitues. Donc ça a pris quelques mois. L’accent varie en plus en fonction des régions. Quand j’ai signé à Macclesfield, l’accent n’était pas le même qu’à Londres car la ville est proche de Manchester. Je ne comprenais pas toujours tout (rires). Mais petit à petit, je me suis habitué à la langue. Au niveau de l’intégration dans la vie de tous les jours, l’Angleterre a, disons, beaucoup plus de colonies que l’Italie donc tu trouves davantage de personnes avec des origines différentes. Il y a des noirs, des blancs, des hindous. Tu es donc accepté plus facilement, d’autant plus qu’en Angleterre, il y a beaucoup de joueurs français. J’ai eu la chance, à Macclesfield, de rencontrer deux Français : Tony Diagne et Arnaud Mendy. Ils m’ont beaucoup aidé à m’intégrer. Quand je ne comprenais pas ce qu’on me disait, ils m’aidaient.

Quand on est à l’étranger, bizarrement, les Français s’entraident plus. Il y a toujours cette petite sympathie entre nous

J’ai connu ensuite Hamza Bencherif à Lincoln City en 2014. Il joue à Guiseley maintenant. Guy Moussi qui a joué à Nottingham Forest, Daniel Guessan qui était à Auxerre avec moi et qui a joué ici à Millwall, à Charlton, Stéphane Zubar qui était venu à l’essai à Crewe… Il y en a beaucoup. Quand on est à l’étranger, bizarrement, on s’entraide bien plus. C’est un sentiment particulier. Il y a toujours cette petite sympathie entre nous et on garde contact en général. Pour certains, on devient amis, et d’autres, même si on n’est pas amis, quand on se recroise sur le terrain, on se salue toujours. 

À Macclesfield, Thierry Audel a retrouvé plusieurs joueurs français. L’occasion pour lui de s’intégrer assez rapidement à la vie anglaise. © Macclesfield Express

Après la mentalité anglaise est différente. Les Anglais sont amicaux, très gentils, mais ils ne te donnent pas forcément des accès pour rentrer dans leur vie privée. Ils sont un peu différents de notre mentalité. Nous les Français, dès qu’on a une bonne vibe, on devient de suite des amis. Ils sont un peu plus fermés ici et moins chaleureux sur cet aspect. Mais ils sont très gentils, je le répète, tu peux demander n’importe quoi, ils vont essayer de t’aider tout ça. Après, jamais un anglais va te dire :  “Bon, viens chez moi boire un verre” ou très rarement. C’est bizarre. Par contre, entre eux, ils le font fréquemment, mais pas avec les étrangers, je ne sais pas pourquoi… Cela n’a rien de raciste, c’est juste une manière d’être, c’est tout. J’ai appris à respecter ça. J’ai quand même de très bons amis anglais, mais ils sont différents. 

Le niveau des divisions inférieures

Sportivement, je n’ai jamais trouvé que le niveau des championnats était impressionnant, mais il y a de très bons joueurs. C’est juste différent. Je trouve que nous les Français, au niveau de la technique, on est plus en avance que les Anglais de par notre formation. Par contre physiquement, ils commencent la gym à 15 ans, c’est un truc de fou (rires). J’ai parfois vu des mecs sur le terrain… Je me demandais si je rencontrais des humains ou non (rires). À certains moments, je me disais : “Putain, ça va être un long match quoi” (rires). Techniquement, il ne sera sans doute pas bon, mais je sais que physiquement, il va être prêt. Il y en a, ce sont des animaux, vraiment. Moi je fais 1 mètre 90, quand je vois arriver un mec de 2 mètres, je me dis que le gars s’est trompé de sport (rires).

Bagarre, duels, joueurs de 2m, Thierry Audel a de nombreuses anecdotes quand il s’agit de raconter sa vie carrière dans les divisions inférieures anglaises. © Sky Sports

Tu es donc forcément obligé de t’adapter à cet univers. Moi, ce qui me choquait à mon arrivée, c’était les dégagements du gardien. Il demandait systématiquement à toute son équipe de se mettre d’un côté.  L’autre côté était totalement vide. C’est un truc que je n’avais jamais vu en Italie, ni même en France, et moi je ne comprenais pas cette tactique (sourire) car un joueur pouvait très bien se mettre du côté vide et partir seul au but… Je ne comprenais pas mais c’est leur manière de faire, c’est tout, c’est comme ça que ça se passe et du coup tu peux pas être celui qui dit : “Bon moi je vais faire comme ça”. Tu es obligé de t’adapter au jeu.

J’ai rencontré des mecs, ils s’en foutaient de bien jouer. Ils voulaient juste dévier le ballon 

Il y a des matches dans les petites divisions où tu sais pertinemment que ça ne va pas être du football. Il va y avoir des longs ballons, du combat permanent entre les défenseurs et les attaquants. J’ai rencontré des mecs, ils s’en foutaient de bien jouer. Ils voulaient juste dévier le ballon. Mais tout ça, c’est lié aux budgets de certaines équipes. Il y a des clubs qui ne peuvent pas se permettre d’engager des mecs techniques devant. Ils se reportent donc sur des mecs grands, costauds. À ce moment-là, tu sais que sur certaines rencontres, en fonction des équipes que tu rencontres, tu ne vas pas toucher un ballon, tu vas devoir tout le temps dégager le ballon ou batailler.

C’est pour ça que j’ai pris cher plusieurs fois (rires). Tout dépend du niveau du joueur. J’ai eu l’occasion de jouer contre Christian Benteke, le mec est un monstre. J’ai aussi le souvenir d’un match contre un joueur qui est très connu ici. C’est Adebayo Akinfenwa. Il évolue actuellement à Wycombe en League One (D3 anglaise). Il est … (soupir) c’est un monstre le mec (rires). Je me rappelle, la première fois que je suis arrivé, tout le monde me disait “Akinfenwa, Akinfenwa”, moi je ne jouais pas à FIFA ou à la Playstation (rires), je ne savais pas qui c’était à l’époque.

C’est un animal le mec, il est impossible à bouger. Il faut toujours attendre qu’il fasse l’erreur technique ou qu’il pose la balle au sol

J’arrive sur le terrain, je vois que le mec est costaud. Mais parfois, ça ne veut rien dire. Sur le premier ballon de la tête, moi dans toute mon élégance, je prends mon élan, je saute pour prendre la balle de la tête, il n’a même pas sauté. Juste avec son bras il m’a décalé, sans aucun effort. C’est un animal le mec, il est impossible à bouger (rires). Il faut toujours attendre qu’il fasse l’erreur technique ou qu’il pose la balle à terre parce que, là oui c’est possible. Mais physiquement, il est impressionnant. C’est une machine de guerre (sourire). 

Depuis quinze ans, le nom d’Adebayo Akinfenwa retentit dans tous les stades de Football League et de National League. © Sky Sports

Le fanatisme des divisions inférieures 

La chose dont je me rappelle le plus, c’est qu’après deux ou trois matches, à peine arrivé, les fans chantaient déjà mon nom et ça ne m’était jamais arrivé. J’ai fait “waouh”. J’étais complètement choqué (rires). Les fans, parce que j’arrivais à démontrer quelque chose de bien sur le terrain, me renvoyaient leur respect en chantant mon nom pendant le match et j’ai trouvé ça vraiment respectable. J’ai vraiment adoré ces moments car ce n’est pas tout le temps que les gens te montrent leur affection par rapport à ce que tu produis sur le terrain. J’étais surpris de voir ça, tout comme j’étais surpris de voir autant de monde à mon arrivée en Angleterre… Quand j’étais à Istres, j’allais voir les matches de Ligue 2 à l’époque. Il devait peut-être y avoir 1 500 personnes un truc comme ça et encore, c’était l’été… En hiver, je me rappelle, il n’y avait personne au stade. Comme je suis de Nice, je vais voir de temps en temps l’AS Monaco et franchement, l’ambiance est parfois triste pour un club de Ligue 1 de ce standing.

Il m’est déjà arrivé, en Vanarama National League, d’aller jouer dans un stade où il y avait 9 000 personnes, c’est assez impressionnant. Je prends un cas précis : Luton Town. À l’époque, ils évoluaient en Vanarama National League et leur stade, de 10 000 personnes, était toujours plein. Cela donne le ton. Et même au niveau où je joue aujourd’hui, on tourne en général entre 1 000 et 1 500 personnes, ça dépend des week-ends. C’est vraiment un monde à part. Les meilleurs fans dans les clubs où j’ai évolué ? Notts County. Ce sont des très bons fans et il y a toujours une bonne ambiance. Attention, dans chaque club, les fans sont bons, c’est juste qu’en matière de quantité et d’impression générale, c’est là-bas où j’ai connu les meilleurs fans et le meilleur stade à mon sens. 

En Angleterre, ils aiment le foot d’une manière inconditionnelle. Ça se sent dans les stades. C’est différent et ce, dans toutes les divisions inférieures

Les Anglais sont des fous de football. Il y a des gens, ici, qui peuvent faire 2 h de route pour aller voir un match de sixième division car ils sont nés dans cette ville-là et c’est la ville qu’ils supportent. Il faut qu’ils y soient le week-end. Je sais qu’en France, personne ne ferait ça. Ce n’est pas possible. En Angleterre, ils aiment vraiment le foot d’une manière inconditionnelle. Ça se sent dans les stades. C’est différent et ce, dans toutes les divisions inférieures.

La structure Audel Sport 

Je me suis lancé en tant qu’employé à mon compte, il y a deux ans, quand j’ai signé à Welling. Je voulais faire une activité après le football, mais toujours liée au sport. Je voulais me maintenir en forme et aider les gens à se maintenir en forme. Ça fait désormais un an et demi que mon activité existe. En août 2019, j’ai aussi créé Audel Sport Limited. En gros, c’est une compagnie de mentoring. Je deviens mentor de joueurs de football en Angleterre, mais pas seulement. J’accompagne les joueurs sur tous les aspects autour du terrain car beaucoup de footballeurs et plus spécialement les jeunes, ne savent pas forcément à quoi ils ont le droit ou comment s’orienter. Ce sont des choses que j’ai vécues moi-même dans ma carrière et j’ai décidé de créer cette société pour pouvoir les aider.

Pour l’instant, ma vie s’articule ainsi : football, personal training, mentoring et je rentre chez moi pour profiter de ma famille 

Ces activités me demandent beaucoup de temps, mais je le vois comme une période de transition car je n’ai pas totalement envie d’arrêter le foot et me retrouver sans rien. Pour l’instant, ma vie s’articule ainsi : football, personal training, mentoring et je rentre chez moi pour profiter de ma famille. Il n’y a pas beaucoup de temps pour l’amusement. L’amusement c’est avec mon petit garçon, c’est tout. Après, bien évidemment, il y aura le moment où le football s’arrêtera et, à ce moment-là, je me concentrerai un peu plus sur ma compagnie de mentoring, tout en diminuant mon temps de personal training. Le mentoring me permet de garder un lien avec le football et c’est très important pour moi.

Par l’intermédiaire de sa société Audel Sports, Thierry Audel combine deux activités : le personal training et le mentoring. © Audel Sports

Par le passé, j’ai fait beaucoup d’erreurs. Si je pouvais revenir en arrière, je n’aurais pas abordé certaines choses de la même façon qu’à l’époque. Quand je suis revenu à Triestina, après mon passage à Saint-Marin, et qu’on m’a dit : “Tu dois repartir en Serie C1”, je n’aurais sans doute pas dit non aujourd’hui, mais je n’aurais pas dit oui non plus (sourire). Je l’aurais juste dit d’une manière différente et pas d’une manière arrogante. J’aurais fait comprendre au club que j’avais vraiment envie de jouer pour Triestina. J’aurais été d’accord de partir en prêt, mais jusqu’au mois de janvier, et non pas toute une saison. J’aurais eu envie de prouver que j’étais capable de jouer dans cette équipe parce que j’avais envie de porter ce maillot.

C’est plus facile pour moi d’aider les joueurs maintenant pour éviter qu’ils commettent les erreurs que j’ai pu faire

Il y a des manières de parler, de communiquer, de faire les choses. Des manières de réagir à certaines situations. Plus on est dans le football, plus on a de contacts avec de nombreuses personnes, que ce soit des physio, des docteurs, des entraîneurs, des présidents, des agents…  C’est plus facile pour moi d’aider les joueurs maintenant pour éviter qu’ils commettent les erreurs que j’ai pu faire précédemment et de faire les bons choix.

La société Audel Sports est basée à Leicester, dans le centre de l’Angleterre, là où réside Thierry Audel. © Audel Sports

En ce qui concerne ma carrière de personal trainer, je travaille totalement à Leicester car, ici, il y a l’hôtel Hilton et ce dernier dispose d’une salle de sport qui s’appelle “Living well”. En Angleterre, tous les hôtels Hilton disposent de cette salle qui s’appelle Living well. Je paye un loyer à cette gym pour utiliser leur espace. À travers cet espace, j’ai mes propres clients et c’est tout. J’aide donc mes clients à perdre du poids, à renforcer un peu leur corps. J’ai un ou deux jeunes joueurs, mais ils ne sont pas très connus. Les aider à atteindre leurs objectifs, c’est une belle chose. Puis, quand ils voient que toute ma vie, je me suis battu pour rester fit, les gens prennent confiance. Ils savent que je l’ai fait et que je l’ai vraiment fait pendant 15 ans. Je sais comment faire pour garder un équilibre. Ils ont entièrement confiance.

J’ai aussi eu idée de faire ça à Nottingham car les gens me connaissent maintenant après mon passage à Notts County. C’est une ville où les gens sont tellement passionnés qu’ils se rappellent de toi quand tu as bien fait. Quand je vais à Nottingham, les gens me reconnaissent et j’avais donc eu l’idée de payer un loyer à une gym de Nottingham et d’y faire mon activité. Mais le souci était surtout par rapport à la route, je ne voulais pas faire de nouveau des allers-retours, et comme ma maison à Leicester se trouve à 10 minutes de l’hôtel, c’est beaucoup plus simple pour ma femme et moi (sourire).

Je ne suis pas égoïste. J’essaie d’être au maximum présent pour ma famille, car c’est la manière dont je vois les choses

J’imagine que beaucoup de femmes de footballeurs doivent connaître cette situation où elles voient leur mari partir la veille du match, le jour du match, être blessé, devoir aller chez le physio et toujours à l’entraînement, s’adapter aux horaires d’un enfant, il faut l’emmener à l’école. J’imagine que pour elles, ça ne doit pas toujours être facile de vivre ce genre de moment. Je ne suis pas égoïste. J’essaie d’être au maximum présent pour ma famille, car c’est la manière dont je vois les choses.

Quand on souhaite créer une après-carrière, une activité, un business, il n’y a pas trop de temps pour la détente. Il faut savoir faire des concessions dans la vie. Je pense être dans une période de transition où mes activités commencent à bien marcher, à se faire connaître et du coup, je préfère me concentrer sur ça. Le temps que j’ai pour l’instant, je le consacre à ma famille et quand les activités tourneront de mieux en mieux, je pourrais me dire : ça y est je lève un peu le pied et je profite un peu plus de la vie.

Entretien réalisé par Thomas Bernier et Téva Vermel le jeudi 16 janvier 2020

Thierry Audel est à retrouver dans le webdocumentaire Outsiders : https://app.racontr.com/projects/outsiders/

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L’auteur

Thomas

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Selon lui, Wes Hoolahan aka "Irish Messi" est l'un des plus grands joueurs de cette planète. Voue un amour incommensurable pour les divisions inférieures anglaises et le football nord-irlandais. Aime porter le kilt sans son slip, un peu fou sur les bords. Rêve secrètement d'un retour de Leeds en Premier League, le club qui a fait connaître la patte gauche délicieuse d'Harry Kewell. Il aurait voulu être joueur de foot pro, mais en voyant Jon Parkin et son physique grassouillet déambuler sur les terrains de National League, l'espoir n'est pas perdu.