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Julien Momont : “Ce qui est passionnant dans le foot, c’est la richesse des idées et des approches du jeu.”

Journaliste à RMC Sport depuis le lancement de la chaîne à l’été 2016, Julien Momont, passé par L’Equipe 21 et beIN Sport, est également l’auteur de deux livres sur le jeu et la tactique : Comment regarder un match de foot ? (2016) et Les entraîneurs révolutionnaires du football (2017) avec les Dé-Managers. D’abord présentateur des émissions sur la Premier League, il est désormais chroniqueur tactique et spécialiste des statistiques sur les plateaux du diffuseur du championnat anglais en France. Nous avons eu la chance de discuter avec lui, d’attiser notre curiosité sur le “football data” et l’analyse tactique dans le journalisme aujourd’hui dont il en est un fervent acteur.

Aujourd’hui, vous analysez la Premier League pour RMC Sport. Quel est votre sentiment sur ce championnat ? Est-il une vitrine encore légitime du football typiquement anglais ?

“C’est un championnat extrêmement bien produit, très spectaculaire, intense, qui concentre pratiquement tous les meilleurs talents chez les entraîneurs et certains des meilleurs joueurs du monde. Il est donc très intéressant à suivre, et les affrontements entre équipes du Big 6 sont généralement passionnants sur le plan tactique. Mais c’est aussi un championnat un peu étrange. La plupart des équipes ont des moyens financiers largement supérieurs au reste de l’Europe, ce qui leur permet toutes d’attirer – et de surpayer – de bons joueurs, mais il y a tout de même un fossé béant entre le Big 6 et les autres. Cela donne des rencontres à la physionomie souvent identique, dans lesquelles le “gros” a 60-70% de possession tandis que le “petit” joue compact en misant sur les contre-attaques. Ce déséquilibre pose un problème pour le spectacle.

Quant à la deuxième question, tout dépend ce que l’on entend par “football typiquement anglais”. Si c’est le bon vieux kick ‘n’ rush d’antan, il en reste quelques rares représentants dans l’élite, Cardiff cette saison notamment, au jeu extrêmement direct et engagé. Mais avec l’apport des entraîneurs et des joueurs continentaux, le football anglais s’est transformé. La politique de la FA s’inspire d’ailleurs de l’Espagne et de l’Allemagne, pour s’orienter de plus en plus vers la technique. Autre problématique pour ce football “typiquement anglais” : le temps de jeu des joueurs anglais qui diminue en Premier League. C’est de plus en plus difficile pour un jeune Anglais de jouer dans son club formateur au plus haut niveau, en raison de la concurrence générée elle-même par la croissance financière des clubs, qui peuvent recruter des top joueurs étrangers à chaque poste. C’est un dilemme difficilement soluble : soit la Premier League instaure des quotas de joueurs anglais, au risque de perdre en attractivité ; soit elle laisse faire pour continuer d’attirer un maximum de bons joueurs étrangers, et les jeunes Anglais devront de plus en plus aller voir ailleurs pour percer, comme on commence à le voir avec des départs à l’étranger.”

Vous êtes un journaliste qui s’attache à analyser le jeu, la tactique, utilisant ardemment les chiffres. D’où vient cette envie/passion ?

“C’est venu il y a une dizaine d’années quand j’ai découvert le site Zonal Marking, de Michael Cox. Je me souviens notamment de sa série passionnante sur les équipes marquantes tactiquement des années 2000. C’est une perspective qu’on ne connaissait pas vraiment en France, même si Florent Toniutti commençait également ses analyses à cette époque. Ça m’a donné envie de creuser cet aspect. Ce qui est passionnant dans le foot, c’est la richesse des idées et des approches du jeu. Essayer de comprendre la stratégie d’un entraîneur face à un adversaire donné, dans un contexte donné. Quelles problématiques doivent-ils résoudre sur le terrain, et comment s’y prennent-ils pour y parvenir ? Ce qui est compliqué, c’est que de l’extérieur, beaucoup de choses nous échappent. Il est par exemple parfois difficile de séparer ce qui relève de consignes précises de l’entraîneur ou d’une prise de liberté d’un joueur. Il faut aussi beaucoup d’humilité et de respect. Un entraîneur est obnubilé par son travail, il pense à son équipe et au prochain match 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. Ce sont des passionnés hyper impliqués. Je préfère tenter de comprendre et expliquer leur logique plutôt que de dire qu’ils auraient dû faire telle ou telle chose différemment.”

Comment l’utilisation des statistiques a-t-elle changé le football selon vous ?

“Elle l’a changé dans deux domaines. Les statistiques sont d’abord devenues partie intégrante du traitement médiatique du foot, même si pas toujours à bon escient. Que ce soit en presse écrite, à la télé, sur le web, les chiffres sont partout. Ensuite, les statistiques sont désormais très utilisées dans les clubs pour optimiser la prise de décision, à la fois dans les domaines physiques, tactiques et du recrutement. Au plus haut niveau, le moindre détail fait la différence, et les clubs explorent tous les facteurs qui pourraient leur donner un avantage décisif.

Pour autant, en l’état actuel, les statistiques ne se suffisent pas à elles-mêmes, et je doute que cela arrive dans un futur proche. Le football est un sport tellement dynamique et complexe que les statistiques ne parviennent pas encore à en saisir parfaitement tous les mécanismes, notamment toutes les actions sans ballon, difficilement quantifiables. Jusqu’ici, les stats restent essentiellement quantitatives : on mesure le nombre de tirs, de passes etc. Les indicateurs qualitatifs, comme les Expected Goals, sont très utiles pour peaufiner l’analyse, mais ils présentent encore de nombreux biais.

C’est pour ça qu’il faut être très clair quand on présente un chiffre, bien préciser son contexte, et ne pas lui faire dire ce qu’il ne dit pas. La possession est emblématique. Elle peut révéler la physionomie d’un match, mais elle ne dit rien de la qualité de l’utilisation du ballon ou de l’évolution du rapport de force. Comme le dit Mourinho, on peut avoir le contrôle du match sans le ballon. Pour aller plus loin, on peut regarder d’autres indicateurs, comme les zones de possession, les passes effectuées dans les 30 derniers mètres adverses… C’est assez compliqué à exploiter dans les médias, et notamment à la télévision, parce que ça devient vite assez aride et confusant quand on enchaîne les chiffres. Il y a une réflexion à mener sur les présentations graphiques des chiffres, que l’on peut peut-être améliorer. Mais c’est pour ça que l’image doit primer, parce qu’elle est extrêmement riche, à condition de bien savoir l’analyser. Les statistiques peuvent venir compléter un point de vue ou alerter sur un aspect qui nous aurait échappé, mais l’analyse doit toujours revenir à l’image.”

L’utilisation exponentielle des stats dans les médias sportifs influence fortement les esprits, que ce soient chez les supportes que chez les joueurs, ou encore chez les scouts. Mais n’est-ce pas réducteur voire simpliste ? N’est-ce pas délaisser l’analyse du jeu en tant que tel et la complexité que présente le football ?

“Les statistiques peuvent compléter l’analyse du jeu en tant que tel, à condition, encore une fois, de bien les utiliser. Mais c’est clair qu’on ne peut pas se contenter des statistiques pour analyser un match.

Dans le cas des statistiques individuelles, par exemple, c’est toujours insuffisant. Quand Jorginho bat le record de ballons joués et de passes effectuées dans un match de Premier League, le week-end dernier contre West Ham, cela ne dit pas qu’il a nécessairement fait un grand match. Quand on regarde attentivement le match, on se rend compte que les Hammers l’ont délibérément laissé libre. Peut-être parce qu’il est de toute façon extrêmement dur à neutraliser en raison de sa qualité de déplacement. West Ham a donc laissé Jorginho jouer mais a fermé les espaces devant sa surface en étant très compact, en 4-5-1. Cela a notamment privé Chelsea de point d’appui pour servir Hazard, Willian ou les milieux relayeurs face au but. Donc, des chiffres records de Jorginho, on en arrive, par l’étude des images, à se rendre compte que c’est le fruit d’une stratégie défensive délibérée de West Ham, qui lui a permis d’être relativement peu mis en danger par Chelsea.”

Utilisons-nous mal la stat aujourd’hui dans le football ? Quel en serait une bonne utilisation selon vous ?

“Une bonne utilisation nécessite beaucoup de pédagogie. Être transparent sur le contexte, les biais, bien expliquer ce que le chiffre veut dire et ne veut pas dire. Il faut aussi faire attention à ne pas faire de la stat pour la stat. Est-ce que le fait que tel joueur ait marqué plusieurs fois par le passé contre son adversaire du jour éclaire vraiment les enjeux du match à venir ? Il faut éviter d’envoyer des chiffres à tout va qui vont noyer l’analyse, et plutôt se concentrer sur des indicateurs vraiment pertinents pour bien les exposer et en expliquer la portée.”

En Angleterre notamment, les émissions s’attardent davantage sur l’analyse tactique des équipes. Vous tentez de le faire sur RMC Sport avec la séquence Tacti’call. Trouvez-vous que l’analyse tactique devrait prendre plus de place sur les plateaux télé, comme à l’époque de la Data Room sur Canal Plus ? Aimeriez-vous qu’une émission spéciale tactique s’impose de nouveau à la télévision ?

“À RMC Sport, il y a une vraie volonté de mettre en avant l’analyse du jeu, le décryptage tactique. Avant même les Tacti’call, qui visent à expliquer les aspects tactiques par des palettes et des textes explicatifs plutôt que par du bla-bla, il y avait l’émission 91e minute dans laquelle on faisait, avec plusieurs autres chroniqueurs comme Raphaël Cosmidis et Victor Lefaucheux, des analyses tactiques d’une dizaine de minutes. Cette volonté se retrouve un peu dans toutes les émissions, en fait. Quand Transversales fait un gros sujet de 52 minutes sur Mauricio Pochettino, il y a une analyse tactique détaillée de ses principes de jeu, ce qu’on voit rarement dans des sujets magazines habituellement. Dans PL Zone, l’émission de débrief de la PL, il y a la volonté de ressortir des séquences clés, des focus sur des joueurs… Il y a aussi les sujets Tracking, qui compilent toutes les actions marquantes d’un joueur pendant un match, sans commentaire, pour amener un maximum de vérité par l’image sur sa prestation. Du jeu, tout simplement. Au final, intégrer ainsi l’analyse tactique dans les émissions “habituelles” permet de la normaliser et de développer une certaine sensibilité tactique chez le public. Je ne crois pas qu’il faille nécessairement la séparer du reste du traitement foot d’une chaîne, même si ça permet effectivement d’aller encore plus loin dans les analyses. Évidemment, plus on parle tactique et jeu, plus ça me plaît, et j’adorais la Data Room.”

Vous faites parti des auteurs du livre “Comment regarder un match de football ?” des Cahiers du Foot, dites nous comment vous regardez un match de foot ? Quelles sont les choses dont vous êtes le plus attentif ?

“J’essaie d’abord de vite repérer les systèmes des deux équipes, avec et sans ballon, en essayant de déceler les nuances, les différences par rapport à d’habitude. Ensuite, j’observe les stratégies dans les différentes phases de jeu. Avec ballon, les schémas de construction, les zones et joueurs recherchés, les manières de mettre l’adversaire en difficulté… Sans ballon, y a-t-il un pressing, dans quelles zones, suite à quels déclencheurs ? Où se situe le bloc défensif, et comment se comporte-t-il en fonction de la localisation du ballon ? Quels joueurs adverses sont particulièrement surveillés ? Il y a aussi le comportement à la perte de balle : est-ce qu’un contre-pressing est effectué, ou les joueurs se replient-ils ? L’objectif, c’est d’essayer de comprendre l’approche de chaque équipe dans chaque phase de jeu. Le problème, c’est qu’il faut généralement au moins deux visionnages pour avoir une vraie vision précise. Il y a toujours des éléments qui nous échappent lors du premier visionnage en direct, même si on peut avoir une idée générale. Comme j’ai une vision assez large, en essayant de comprendre les mécanismes collectifs mis en place, j’ai parfois du mal à évaluer les performances individuelles spécifiques. C’est aussi pour ça que j’essaie, quand j’ai le temps, de revoir les matchs des équipes du Big 6 une deuxième fois.”

Cette saison de Premier League est très excitante avec la présence de managers de grande qualité : Guardiola, Sarri, Emery, Mourinho, Klopp, entre autres. Il y a également des équipes hors top Six qui présentent de grandes ambitions en termes de jeu. Si vous deviez citer une équipe du Top Six et une équipe du reste du championnat qui vous impressionnent, lesquelles choisissiez-vous ? Pourquoi ?

“Je trouve toujours aussi intéressant de regarder Manchester City jouer. Pep Guardiola propose souvent des variations tactiques d’un match à l’autre, et c’est fascinant de tenter d’en comprendre les raisons. C’est aussi une équipe ambitieuse avec et sans ballon, donc spectaculaire, et extrêmement bien organisée, avec des mécanismes collectifs fluides et bien installés. Mais j’aime aussi beaucoup ce que propose Liverpool avec Klopp, avec une approche là aussi très claire avec et sans ballon, un équilibre excellent dans la manière de mettre en valeur le trio offensif tout en compensant avec un trio de milieux très travailleurs. Les Reds ont bien mûri dans leur gestion des matchs. J’attends de voir aussi l’évolution du Chelsea de Sarri, forcément alléchant mais pas encore totalement au point, avec notamment l’adaptation à parfaire de Kanté à son poste plus avancé. Ça en fait trois, mais je pourrais pratiquement citer toutes les équipes du Big 6, en fait, chacune a ses spécificités intéressantes. Tottenham, par exemple, est aussi très flexible tactiquement au niveau des systèmes, tout en gardant des principes très clairs de pressing intense, de rôle offensif des latéraux…

Hors Big 6, j’aime assez ce que fait Brighton. Là aussi, c’est assez clair, même si cette saison le 4-4-2 est un peu remplacé par un 4-3-3 plus conservateur. Il y a une organisation défensive bien en place, mais aussi des joueurs de ballon, une vraie faculté à jouer vers l’avant avec des combinaisons au sol, avec Pröpper, Gross, Knockaert… Ce qui est intéressant, c’est qu’on voit des équipes moins prestigieuses faire le choix du jeu, de la technique, de l’offensive. Bournemouth, Fulham et Wolverhampton sont sympas à voir jouer, par exemple.”

Dernière question, émettez les pronostics suivants : le podium de Premier League et les trois équipes relégués en fin de saison.

“Dans le désordre, parce que ça risque d’être bien plus serré que l’an dernier, je mettrais Liverpool, City et Chelsea sur le podium. En bas de tableau, ça va être difficile pour Cardiff et Huddersfield. Je mettrais bien Southampton, aussi.”

Merci encore à vous Julien Momont, bonne continuation dans votre carrière journalistique qui est riche en analyses toutes aussi intéressantes les unes des autres. Pourvu que l’analyse tactique s’impose davantage sur nos écrans.

Vous pouvez suivre Julien Momont sur Twitter, acheter ses livres passionnants et regarder ses analyses détaillées et instructives sur RMC Sport.

L’auteur

Benjamin

Benjamin

Fan inconditionnel d'Arsenal depuis la douloureuse finale européenne au stade de France en 2006. Attend impatiemment la gloire retrouvée d'un club forgé par la légende Arsène, enfin parvenu à tourner la page. À la fois procrastinateur et salarié de l'Education Nationale, fan de séries et musicien à ses heures perdues.