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Fernandy Mendy « Je ne suis personne, juste un être humain qui joue au football »

À Kirkcaldy, ville à une vingtaine de kilomètres d’Edimbourg, on a vu passer l’économiste Adam Smith, l’ancien Premier Ministre britannique Gordon Brown ou encore la romancière Val McDermid. Pas mal, non ? Bientôt, les habitants raconteront avec émotion les exploits du défenseur franco-bissau-guinéen Fernandy Mendy avec le club de Raith Rovers. Oui, on va peut-être trop loin mais vous allez découvrir un homme si attachant dans cette interview que vous aussi allez l’adorer.

Comment tu t’es retrouvé en Écosse ?

À l’époque, je jouais à La Flèche (Sarthe), en CFA 2. Après cinq années là-bas, je tournais en rond. J’avais envie de challenge, d’apprendre l’anglais. J’ai fait la draft, une compétition vers Nantes avec des joueurs de toute la France, sur deux jours. Ça permet à plein de monde de venir nous voir. Je suis alors rentré en contact avec un agent qui me connaissait depuis que j’étais gamin en fait ! On est de la même génération. Il m’a dit qu’il pouvait me trouver quelque chose à l’étranger. Mais, quand je suis sorti du SCO Angers, j’ai entendu ça des millions de fois ! Je lui ai dit : « Écoute, je suis un grand garçon, ne me vends pas du rêve ! » Il m’a dit qu’avec mon profil, on pouvait faire quelque chose.

Un jour, il m’appelle et demande si je suis prêt à partir en Écosse pour un essai d’une semaine. J’étais en CDI, je trouve une excuse au boulot et je me retrouve en Écosse ! J’avais envie de changement, faire un truc fou ! L’essai se passe super bien à Raith. Mais ils avaient des joueurs sous contrats et un budget réduit.

Tu faisais quoi comme métier en CDI ?

J’étais sur Angers, dans une entreprise qui assemble des camions. Mon boulot, c’était de prendre des moteurs avec une grue, les mettre sur les camions et les monter. J’étais en CDI depuis un an. Un mardi matin, mon agent m’appelle et me dit : « Il faut que tu sois en Écosse le jeudi ! ». Soyons fous ! Ma femme était d’accord. Elle m’a dit que je partais un mois, le temps de régler les détails, trouver un appartement et après, elle me rejoindrait avec les enfants. Le mercredi matin, je suis allé voir mon chef. Il m’a dit que j’étais malade (rires) ! Le problème, c’est qu’il fallait former quelqu’un pour me remplacer. Je ne pouvais partir qu’en démissionnant, sans aucune indemnité. J’ai signé, j’ai posé le stylo, j’ai enlevé mes chaussures de sécurité et je suis parti ! Je n’ai eu aucun regret ! Ce que je faisais, ça me plaisait, ça me permettait de vivre mais je savais que ça n’était pas quelque chose que j’aurais fait toute ma vie. J’avais besoin de changement.

Tu connaissais Raith Rovers avant ton essai ?

Je ne connaissais pas l’Écosse mais je savais que le foot là-bas ressemblait au foot anglais, physique, agressif. Je me suis dit que ça allait me plaire. Raith est un club professionnel en plus, même s’ils étaient alors en D3. J’étais déterminé à partir ! Pour mon essai, je n’avais pas de voiture. J’ai pris l’avion, le train et le taxi pour arriver ! Je ne connaissais même pas le nom de la ville ! Je ne savais pas où était l’Écosse avant de venir (rires) !

Pour l’apprentissage de l’anglais, ça a été ?

Je ne sais pas si vous avez vu la première interview au club : elle est à mourir de rire ! J’avais une petite base d’anglais, niveau lycée. Mais quand ils parlaient, je ne comprenais rien du tout, je disais « oui ». Maintenant, ça va. Je comprends la langue, j’arrive à tenir une discussion, j’ai pris des cours d’anglais grâce au club.

Et ton intégration de manière plus générale, elle s’est bien passée ?

J’ai eu une première année compliquée, je suis parti en prêt. Cette année, ça se passe beaucoup mieux : je comprends l’anglais et leur style de jeu. Par contre, il y a des a priori : il ne pleut pas tout le temps !

Du coup, tu connais mieux ton club désormais, son histoire ?

Je sais qu’ils ont joué contre le Bayern Munich et qu’ils ont remporté la League Cup.

Le fameux match contre le Bayern Munich (qualifié en Coupe de l’UEFA, Raith a affronté le club allemand au deuxième tour. Battu 2-0 à l’aller, Raith a perdu 2-1 au retour mais menait à la mi-temps, ndlr)

Quand ils en parlent, ils ne parlent que d’un match donc j’ai voulu savoir ce qui s’est passé lors de l’autre match ! Ils ne parlent que du 1-0 ! Au club, il y a un salon où ils ont affiché les posters. Ils sont fiers de ça.

Le fameux 1-0 de Raith devenu mythique à Kircaldy © fifetoday.co.uk

On repart sur ta première saison. Tu signes à l’été 2019, mais tu pars rapidement en prêt, à Kelty Hearts (D5).

Au début de la préparation, j’ai eu une commotion cérébrale et j’ai joué avec contre Dundee FC. Ce match-là, il faut regarder les résumés : j’ai créé un penalty, ils ont pris un but à cause de moi. C’était catastrophique pour mon premier match officiel. Ils sont restés sur ça. Même moi, si j’étais coach, le gars je le mets à la cave ! Après, je suis en tribunes. Je me suis dit : « T’es parti très loin de chez toi, de ta famille. Tu comprends pas la langue… » J’ai appelé mon agent pour voir pour un prêt, au dernier moment. Il y avait un seul club où c’était possible. Kelty est en D5 mais avec une équipe pour jouer en D2 ! Mais ça, je ne le savais pas à ce moment-là. On me dit que l’entraîneur, c’est Barry Ferguson mais je ne savais pas qui c’était.

Je joue au foot mais je ne suis pas fan. Quand je dis ça, les gens ne me comprennent pas. Je ne regarde pas les matches, uniquement ceux avec des gens que je connais. J’adore le foot, mais quand je suis chez moi, je regarde autre chose. Du coup, je me suis renseigné sur Barry Ferguson (plus de 300 matches aux Rangers et 45 sélections avec l’Écosse, ndlr). J’accepte le prêt parce que j’avais besoin de m’habituer au football écossais et j’avais besoin de temps de jeu. Et j’ai appelé mon ami, qui est un grand frère pour moi, Cheikh Ndoye (ex joueur d’Angers et de Birmingham City). Il m’a dit : « Un joueur de football, il doit jouer. Si tu ne joues pas, tu ne sers à rien. Tu peux être au Barça, si tu ne joues pas, personne ne parle de toi. Accepte et tu verras. »

J’y reste trois mois. En une quinzaine de matches, on en gagne quatorze je crois avec une dizaine de clean-sheets. Ils me proposent de prolonger jusqu’à la fin de la saison. J’accepte parce que je joue, je suis heureux. Mais j’ai dû revenir à Raith car il y avait un blessé et après, le Covid arrive. Mais c’était une super expérience. Barry Ferguson a su me redonner confiance. Il m’a vraiment aidé.

« Ici, en Écosse, tout le monde parle, crie, demande le ballon même quand ils ne peuvent pas l’avoir !« 

Cette saison, tu es resté à Raith. Tu côtoies des joueurs expérimentés en défense comme Jamie MacDonald (34 ans, 400 matches chez les pros) ou Iain Davidson (36 ans, plus de 400 matches à Raith). Qu’est-ce qu’ils t’apportent ?

Ils t’apportent de la sérénité, de la simplicité. Ce qui m’a le plus surpris, c’est qu’en France, quand tu joues, on ne te crie pas dessus. Le capitaine donne de la voix. Ici, en Écosse, tout le monde parle, crie, demande le ballon même quand ils ne peuvent pas l’avoir ! Alors quand tu entends la voix de Jamie ou Iain, tu sais ce qui va se passer. C’est un peu des guides. Tu écoutes ce qu’ils disent. Du coup, si dix gars crient autour de moi, quand Jamie ou Iain parlent, je vais les entendre.

Et quels sont les joueurs dont tu es proche dans le vestiaire ?

L’un des joueurs qui m’a bien aidé c’est Ross Matthews, un milieu de terrain. Il est jeune mais ça fait des années qu’il est là. On s’entend super bien ! Il y a aussi eu Steven Anderson la saison passée. Il est parti à Forfar Athletic. On jouait au même poste mais pour moi, on peut quand même s’entendre. La concurrence, je ne la pas prends pas comme se battre contre une personne. Même si c’est à mon poste, si tu es bon, tu joues. Je ne vais pas t’en vouloir. Cette saison, je parle beaucoup avec le gardien Jamie MacDonald. Il est extraordinaire. Il est juste derrière moi et il ne me crie pas dessus, il donne juste des indications.

Tu as marqué ton premier but pour Raith le 7 novembre. Qu’est-ce que ça signifie pour toi ? Tu as l’impression d’avoir franchi une nouvelle étape, d’être encore davantage intégré ?

Ici, tu sens que tu es dans une communauté. Quand j’ai marqué, c’était plus un soulagement personnel, un encouragement. Ça m’a donné confiance. Pareil quand j’ai été élu « homme du match » à Cowdenbeath, surtout que ce jour-là ce n’était pas un terrain pour jouer au foot, c’était un match pour moi (rires) ! Ce n’était que des duels ! Leur terrain, c’est un circuit de Formule 1 (le stade de Central Park peut accueillir des courses de stock-car, ndlr) ! Même en DH, tu vois pas ça en France ! Ils m’ont dit qu’ils étaient en D2 avant. C’est pas possible, ça, ça ne passe jamais en France (rires) !

Le fameux Central Park de Cowdenbeath et sa piste de stock-car © @heavensabove7

Il n’y avait malheureusement pas de supporters. Mais tu as pu voir un peu de monde dans les stades lors d’un déplacement à Inverness. Quel a été ton sentiment ?

Ça m’a fait bizarre. Je ne savais même pas qu’il y allait en avoir. Je suis dans mon truc, focus sur moi. L’anglais, ça reste un peu compliqué donc je ne rentre pas trop dans les conversations. Donc, je ne savais pas. J’étais étonné à l’échauffement. Mais ça fait plaisir de voir du monde. Pour mon prochain but, s’il y a des supporters, ils vont voir que je suis content !

D’ailleurs, comment se passe ta relation avec les supporters ?

J’aime bien ici car ils sont très respectueux. Quand je suis seul, ils s’arrêtent, ils disent bonjour, ils discutent un peu. Mais quand je suis avec ma famille, ils me laissent tranquilles, ils me saluent juste de loin. Signer des autographes, ça me gêne un peu. Je ne suis personne, juste un être humain qui joue au football. C’est tout. Je n’ai pas envie d’être une star. Je le fais parce que ça leur fait plaisir.

En ce moment, ça se passe très bien pour toi. Est-ce que tu penses à la sélection ?

J’y pense. Mes grands-parents sont de la Guinée-Bissau. Je peux prétendre à cette sélection-là. Ma famille serait très fière, moi aussi. Pour ça, faut que je joue. J’espère qu’un jour, je serai appelé. Je rêve de jouer avec la Guinée-Bissau contre le Sénégal ou la France. Après ça, je peux arrêter ! Je suis né au Sénégal et j’ai grandi en France. Je connais la Guinée-Bissau, j’y ai été, j’ai cette culture-là. J’ai aussi cette fierté d’être Français. Pour les Écossais, je suis français.

Pendant la crise du Covid-19, tu as rendu visite à des personnes isolées avec d’autres joueurs du club. Un moment fort on imagine ?

Pour moi, c’était important. Ça me permettait de rendre la pareille. Je suis arrivé dans un pays où je ne connaissais personne mais où j’ai été bien accueilli, je n’ai jamais une victime de discrimination. C’est la première fois que ça m’arrive. Les gens m’ont aidé : ils m’ont apporté des meubles, des verres… J’ai distribué des choses à des gens qui ne pouvaient pas faire leurs courses. Peut-être que ces gens-là étaient la grand-mère ou le grand-père de quelqu’un qui m’a aidé.

« En un an et demi ici, je ne me suis jamais fait arrêté par la police, ils ne m’ont jamais demandé mes papiers, pourtant je vais partout en Écosse ».

Tu as évoqué des discriminations.

Oui, parfois, en France, il y a eu des matches avec des remarques qui n’ont rien à faire sur un terrain de foot. Même dans la rue : les gens te regardent de travers parfois, tu ne sais pas pourquoi. Au niveau de la police, c’est impressionnant l’Écosse. C’est le plus beau pays du monde ! Il fait froid mais la police, ils me voient mais ils ne me captent pas ! Alors qu’en France, si tu es noir, tu es dans ta voiture, ils regardent ce que tu as dedans. En un an et demi ici, je ne me suis jamais fait arrêté par la police, ils ne m’ont jamais demandé mes papiers, pourtant je vais partout en Écosse.

Vous visez quoi avec Raith cette saison ?

Le maintien. L’ambition, c’est de tout faire pour que le club reste en D2 la saison prochaine.

Fernandy Mendy en pleine action contre Cowdenbeath(D4) en League Cup en 2019 © Raith Rovers

Il y a un stade qui t’a marqué ?

Celui de Hearts et celui de Dundee United. Hearts, j’ai un super souvenir. Lorsque je suis venu en Écosse pour l’essai, j’ai visité un peu Edimbourg. J’ai pu rentrer dans Tynecastle car un gardien connaissait le coach de Raith, John McGlynn (Il aura été coach des jeunes, manager intérimaire et puis coach de l’équipe première en 2013 du coté de Hearts ndrl). Concernant le stade de Dundee United, j’ai remarqué la distance avec celui de Dundee FC quand je suis allé jouer dans ce dernier. D’un stade, tu vois l’autre. J’entendais les joueurs crier sur l’autre terrain ! J’étais sur le banc, donc je pouvais écouter ça.

Tu n’es pas le premier français à passer par Raith Rovers. Si on te dit Jean-Yves Mvoto (à Raith lors de la saison 2016-2017, ndlr), ça te parle ?

J’ai ses chaussures chez moi (rires) ! C’est une sacrée histoire qui fait le charme de l’Écosse. J’ai bien accroché dès mon arrivée avec le gars qui s’occupe de la télé du club, David Hancock. Il m’a fait comprendre que je pouvais l’appeler dès que je me sentais un peu moins bien, passer le voir… Il y a quelques semaines, j’arrive chez lui et il me demande ma pointure. Il voulait me donner des chaussures mais j’ai déjà quinze paires de crampons chez moi ! Il voulait absolument me les donner car c’était un Français qui les portait et vu qu’il est parti à Dunfermline (le club rival de Raith, ndlr), il n’en voulait plus !

Au club, on me parle beaucoup d’un autre français : Grégory Tadé (deux saisons à Raith entre 2009 et 2011, ndlr). Je le connais bien d’ailleurs. Il m’a beaucoup aidé, il m’a donné des conseils quand je suis arrivé. Il m’a dit : « Ici, ce n’est pas la France. C’est un autre football, faut que tu sois prêt physiquement et mentalement. » Il m’a présenté les coulisses en quelque sorte.

Si ma femme n’était pas là, je serais déjà retourné en France monter mes camions ».

Qu’est-ce que t’as apporté l’Écosse en tant que joueur et en tant qu’homme ?

La patience. J’ai dû être patient pour apprendre la langue, pour jouer. J’ai attendu un an pour avoir une feuille de match officielle en D2.

Et pour ta famille ? Comment s’est passé ce déménagement là-bas ?

J’ai deux enfants : une fille de trois ans et un garçon né un mois avant mon départ. Ma femme a toujours vécu en bord de mer, elle est habituée au soleil, à la plage. C’est pour elle le plus gros sacrifice parce qu’elle ne parle pas anglais. Mais heureusement qu’elle est là sinon je pèterais les plombs. Si elle n’était pas là, je serais déjà retourné en France monter mes camions. Ils sont heureux maintenant. Ma fille parle un peu anglais. Mais le changement de climat et le fait d’être tout le temps tout seul, c’était un peu compliqué. Du coup, si je pouvais signer où je veux, je laisserais le choix à ma femme vu qu’elle a toujours fait par rapport à moi.

Tu penses à l’avenir ?

Je suis quelqu’un qui n’aime pas prévoir. Quand je suis au pied du mur, c’est là où je réussis le mieux. Quand je prévois, ça se passe mal. Donc, je me concentre sur Raith. Je ne me prends pas la tête. Si jamais Raith ne me prolonge pas et que mon aventure en Écosse s’arrête, je reviens en France et je retourne à l’usine. Ça ne me fait pas peur. J’ai fait tous les métiers du monde : plombier, animateur, monteur de camion. Mais pour l’instant, je suis focus sur Raith. Je sais qu’en Écosse, quand tu joues, ça peut aller vite. Je suis bien au club, ça se passe super bien.

Ton surnom, c’est Nando. As-tu été mangé au Nando’s (chaîne de restaurants très implantée au Royaume-Uni) ?

Oui, j’y ai été mais je ne suis pas très fan (rires) !

Entretien réalisé par Elise Mathieu & Loïs Guzukian du compte Twitter Scottish France. Remerciements à Thomas Beaurepaire d’Experience UK et à Fernandy Mendy pour son temps.

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