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Vraiment la fin du cycle Bielsa à Leeds ?

Symbole de l’entraîneur dogmatique dans son opposition (injustifiée et réductrice) au coach pragmatique, Marcelo Bielsa divise autant qu’il fascine sur la planète football. Pourtant, une grande majorité s’accorde à dire que l’Argentin de 66 ans est un homme fort du football de l’époque actuelle. Influent de par ses idées, unique dans ses postures, idolâtré pour ses discours, El Loco est devenu une star à Leeds comme il l’a été à Marseille ou encore à Bilbao. Pour autant, son Leeds United 2021/2022 a peiné à montrer son meilleur visage. La fin d’un cycle ou simple anomalie passagère ?

« Je reste »

L’image avait fait le tour des réseaux sociaux. Marcelo Bielsa, sourire fier et ému sur le visage, entouré de ses joueurs soulevant le trophée du Championship. Le pari avait été réussi. Leeds United allait retrouver la Premier League, 16 ans après, alors que l’Argentin avait récupéré une équipe moribonde seulement quelques mois plus tôt. La ville était devenue radieuse, la vie merveilleuse à Leeds. Les supporters Peacocks écumeront de nouveau l’Angleterre la saison prochaine, pour cette fois voir leurs joueurs fouler les pelouses de l’Emirates Stadium, Anfield ou d’Old Trafford.

Plus qu’une montée, Bielsa avait offert aux Loiners l’occasion de reprendre le fil de « The Roses Rivalry », la célèbre opposition des clubs de Leeds et Manchester United, symboles du Yorkshire et du Lancashire, les comtés opposés lors de la « Guerre des 2 Roses », un conflit pour le trône du Royaume d’Angleterre au cours du XVe siècle. Pourtant, impossible de trop se réjouir malgré le titre. Un doute, une peur trottait au fond de la tête des nouveaux champions du Championship. Aussi imprévisible que fidèle à ses principes (Bielsa ne s’engage jamais sur des contrats longue durée), l’Argentin voit son bail toucher à sa fin.

C’est toute une ville qui se retrouve suspendue à un stylo, à une signature en bas d’une feuille. Ce sont des hommes, des femmes, des enfants, qui ne pensent jour et nuit qu’à la prolongation du contrat de leur héros, le « dieu » selon les dires d’un enfant de la cité leedsienne. Leur vœu sera exaucé. Marcelo Bielsa prolonge à Leeds United et dirige l’équipe pour ses premiers pas en Premier League depuis plus d’une (trop longue) décennie et demie. Bis repetita cet été après une belle 9e place : Bielsa poursuit l’aventure dans le Yorkshire.

Leeds, capitale de l’optimisation

Si la promotion de Leeds en Premier League est le résultat du génie tactique d’El Loco, rien n’aurait été possible sans un groupe d’individualités totalement impliquées dans le projet mis en place par Bielsa. Des hommes forts sur lesquels l’Argentin a su s’appuyer en maximisant un groupe pas forcément exceptionnel individuellement. L’exemple type est le cas du défenseur central et capitaine Liam Cooper, solide en Championship, mais dont les performances à l’échelon supérieur coûtent des points aux Whites. 

Inversement, Marcelo Bielsa a su faire de quelques éléments des joueurs de classe mondiale. Au sein de l’équipe promue, Ben White et Kalvin Phillips illustrent parfaitement les pouvoirs magiques de l’Argentin. Prêté par Brighton, le premier cité a pris une nouvelle dimension avant de gagner sa place de titulaire avec les Seagulls. Cet été, il a franchi le cap en rejoignant Arsenal, où il est le leader défensif d’une enthousiasmante équipe. Bien épaulé par des joueurs comme Gabriel ou Takehiro Tomiyasu, l’Anglais aux deux sélections est aujourd’hui dans la course pour une place de titulaire en équipe nationale, après avoir fait le nombre cet été.

White et Phillips
Ben White, Kalvin Phillips et Tyler Roberts célébrant le titre. Crédits photo : IconSport / PA Images Photo by Icon Sport

La trajectoire du milieu de terrain toujours présent au club est encore plus folle puisque Phillips a disputé l’Euro 2020 comme titulaire aux côtés de Declan Rice dans le milieu de terrain de Gareth Southgate. Un niveau que le gosse de Leeds n’aurait sans doute jamais atteint sans avoir croisé la route de l’ancien entraîneur de l’OM. Le travail de sape du roi de la maximisation porte encore ses fruits aujourd’hui. On pourrait citer Patrick Bamford, embêté par les blessures cette saison mais qui a bouclé l’exercice précédent avec 17 buts. Evoquer également Illan Meslier, qui est désormais pleinement installé au poste de gardien et responsabilisé à la relance.

Cette saison, le véritable facteur X des Whites est brésilien. Raphael Dias Belloli, dit Raphinha, est tout simplement le meilleur joueur de Leeds. Celui qui a été recruté au Stade Rennais pour un peu moins de 20 millions en vaut désormais le double. Son arrivée à Elland Road a été synonyme d’explosion pour un joueur qui peinait à concrétiser sur le plan statitisque un talent évident. Sa première année outre-manche a été une réussite, les derniers mois de son année 2021 le sont encore plus. Déjà auteur de 8 buts (6 en 2020/2021) en PL, Raphinha s’affiche comme le leader offensif et technique d’un collectif touché par les blessures et coupable de maladresses qui se sont avérées inquiétantes.

Une inefficacité alarmante qui se vérifie sur le plan statistique

Jugé à la dérive par bon nombre d’observateurs, le Leeds de Marcelo Bielsa n’est pas vraiment différent des précédents. Joueur, au risque de subir de lourdes défaites (5-1 contre Manchester United, 7-0 contre Manchester City), l’entraîneur argentin n’a encore une fois pas mis de côté son idéal de jeu. Au risque de se mettre en danger selon ses propres mots :

«Pensez-vous qu’il existe un entraîneur qui ne puisse pas être viré ? Qui a la garantie qu’il ne peut pas être limogé ? Vous pensez que je suis fier au point de penser que je ne peux pas l’être ? Vous pensez qu’après avoir perdu 7-0, je n’y pense pas ?»

Fidèle à lui-même, Bielsa n’élude pas sa responsabilité dans le début de saison raté des Peacocks. Pour autant, le board de Leeds United ne doit pas regarder vers son manager pour comprendre les problèmes de ces dernières semaines, mais plutôt vers ce qui se passe sur la pelouse et à l’infirmerie. Les onéreuses recrues Daniel James (Manchester United) et Firpo (Barcelone) n’ont pour le moment pas justifié le coût de leur transfert (29 et 15 millions d’euros). Jack Harrison, définitivement recruté pour 12.5M€, est bien loin de son rendement de la saison passée (16 G/A), même si le début de la nouvelle année 2022 semble de nouveau lui avoir fait pousser des ailes.

Leeds doit aussi faire face à la malchance pour le moment, souffrant d’un nombre très important d’absents. Comptant jusqu’à parfois dix blessés, les Whites ont pu compter sur la clémence de la ligue pour reporter les rencontres contre Liverpool et Aston Villa. Deux adversaires redoutables, face auxquels Leeds devra résoudre son plus grand mal : la réussite dans les deux surfaces. Les statistiques avancées permettent de concrétiser une impression visuelle persistante.

En ayant encaissé déjà plus de 40 buts, les Whites se classe 3e pire défense de PL. Illan Meslier réalise un exercice plutôt compliqué sur le plan personnel, selon les « Post Shot expected goals ». Cette statistique avancée permet de calculer avec précision combien de buts un gardien « aurait dû » encaisser, ou plutôt ce que le gardien aurait du arrêter. Afin de donner un résultat, cette donnée prend notamment en compte la phase de jeu, la partie du corps utilisée pour tirer, la présence de défenseurs autour du tireur, la position du gardien ou encore la qualité du ballon que reçoit le tireur. Via un savant calcul, la qualité d’un tir est mesurée. Plus le score est proche de 1, plus le tireur a de chances de marquer.

Avec pas moins de 5 buts encaissés de trop, par rapport à ce que les chiffres avançaient (5.8 PSxG pour être précis, avant le match contre Newcastle), le gardien français est à l’exacte opposée de sa production sur l’exercice complet 2020/2021 (5.3 buts encaissés de moins que prévu). Il faut souligner que le prometteur gardien français doit aussi faire face à une forte quantité de tirs (305 depuis le début de la saison soit 14.5/match, 3e plus gros score de PL). Une statistique qui « fait mal », mais rien de définitif. D’autant que l’international espoirs français est loin d’être un plomb permanent pour son équipe. Même s’il est fautif sur le but de Jonjo Shelvey contre Newcastle, l’ancien lorientais s’était pourtant distingué en première période. Il remporte même un face à face dans le temps additionnel qui a permis aux Peacocks de rêver d’une égalisation.

En ce qui concerne les duels défensifs, Leeds est l’équipe qui en dispute le plus mais n’est que 10e au classement des duels gagnés. À cela s’ajoute une véritable défaillance dans les airs puisque Leeds ne remporte que 40.2 % de ses duels aériens, le pire taux du championnat. Voilà un chiffre qui illustre peut-être bien l’équipe de Leeds United. Un engagement important mais une réussite insuffisante pour espérer viser plus que le maintien. L’intensité du pressing de Leeds (calculé par les « passes allowed per defensive action » ou PPDA) reste néanmoins un des points forts des Peacocks (2e de PL cette saison de Liverpool comme la saison 2020/2021). Une constante avec Bielsa qui avait marqué les esprits à Marseille.

Offensivement, les Whites sont aussi loin d’être au point. Leeds compte 30.55 expected Goals pour seulement 24 buts en 21 rencontres, ce qui en fait la 12e attaque de Premier League. La saison passée, les Whites terminaient l’exercice avec plus de 62 buts (7e attaque du pays) pour 68.95 expected goals (3e plus grande production du championnat derrière Manchester City et Liverpool). Pourtant, Leeds reste la 6e équipe qui tire le plus au but, tout comme la saison passée. Sauf qu’en 2020/2021, seul Manchester United cadrait davantage de tir que les Peacocks. Dans ce domaine aujourd’hui, Leeds n’est que 18e, ne devançant que Norwich et Burnley.

Si on y regarde de plus près, tout le secteur offensif de Leeds sous-performe offensivement à l’exception de Raphinha et Harrison depuis son triplé contre West Ham, la médaille revenant à Tyler Roberts (1 but / 4.91 xG toutes compétitions confondues). Les blessures de Bamford (seulement 2 réalisations cette saison) et Rodrigo (0 but) illustrent parfaitement le manque de profondeur de qualité de l’effectif des Whites, alors que Daniel James peine à passer un cap. Si le jeune et prometteur Joe Gelhardt gagne du temps de jeu, le maintien de Leeds United en PL passera par le retour réussi des absents et le rééquilibrage statistique, s’il doit y en avoir un.

Motif d’espoir, Jack Harrison a inscrit son premier but de la saison depuis août (lors de l’opposition Crewe Alexandra en Carabao Cup) contre Burnley le 2 janvier, et a réitéré avec un triplé contre West Ham 2 semaines plus tard lors d’une très encourageante victoire à Londres 2-3. Le symbole d’un retour en forme progressif du collectif leedsien qui avait déjà gagné contre Burnley pour leur première sortie de la nouvelle année ? Sans doute et ce malgré la défaite contre Newcastle, d’autant qu’un léger écart s’est creusé entre le bas de tableau et les hommes de Marcelo Bielsa, menés par le brillant Raphinha.

Raphinha : les dernières étincelles ?

Seulement, cet homme fort sera la cause des prochains maux de têtes du board de Leeds. Un tel joyau ne pouvant que briller davantage sous la lumière de Bielsa, son étincelle a attiré l’œil des meilleurs clubs du monde. Pisté par le Bayern Munich, le milieu droit brésilien serait néanmoins en négociation pour une prolongation de contrat. Une nouvelle qui a ravi Bielsa, fan absolu du joueur :

« Je pense que c’est une excellente décision. Raphinha est le meilleur joueur de l’équipe dans tous les sens. Physiquement, il est le meilleur, techniquement, il est au niveau des meilleurs et l’interprétation qu’il a du jeu est très bonne, très sage. Il est dans le groupe d’une nation si puissante du Brésil, il brille en Premier League et il a l’attention de tous les grands clubs du monde. Toutes ces choses sont quelque chose que vous connaissez tout autant comme moi, rien de ce que je dis n’est nouveau. En conséquence, la décision du club ne peut être qu’appréciée ».

Un hommage mérité pour celui qui porte tout simplement le secteur offensif sur ses épaules. En même temps, l’Atlas du Yorkshire sait tout faire. Dribbler, tirer, mettre le feu aux défenses adverses et faire chavirer un stade acquis à sa cause.

Toutefois, la Coupe du monde 2022 se profilant, le numéro 10 de Leeds peut encore envisager rejoindre un club européen pour mettre toutes les chances de son côté. L’idole de Elland Road sera forcément surveillée dans les prochaines semaines, et les autres clubs anglais se feront un malin plaisir de piller de leur meilleur joueur le club « le plus détesté » du Royaume. Manchester United, la Red Rose, serait dans la course pour attirer le précieux diamant de la White Rose. Comme quoi, les hommes passent, les conflits restent.

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L’auteur

Quentin Cizeron

Quentin Cizeron