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Raheem Sterling, le mal-aimé du Royaume

Décrié, critiqué, Raheem Sterling cristallise les frustrations, mais également les attentes en sélection. Au point de devenir une cible facile et constamment recherchée par la presse, quitte à créer des polémiques qui n’ont pas lieu d’être.

Le vilain petit canard des médias

Rarement la presse anglaise ne s’était montrée aussi offensive à l’encontre d’un joueur de la sélection anglaise. Et n’allez pas croire que le terme “offensive” a une connotation positive ici. Raheem Sterling, 23 ans et international depuis 2012 désormais, est depuis quelques années, en particulier depuis 2016 et l’élimination précoce des Three Lions par l’Islande à l’Euro, le centre d’attention des médias, parfois pour le meilleur, mais surtout pour le pire. L’attaquant de poche représente aux yeux des tabloïds la cible idéale tant pour ses performances sur le terrain avec la sélection, que pour ses faits et gestes en dehors. Quitte à le présenter comme une personne qu’il n’est pas en réalité et à en faire une victime facile aux yeux des supporters britanniques, aux yeux desquels sa côte de popularité n’a jamais été au beau fixe.

Dernier épisode en date de ce marquage à la culotte médiatique, le tatouage de l’attaquant de Manchester City juste au-dessus de sa cheville droite, représentant un fusil M16. Publiée sur son Instagram, la photo est immédiatement reprise par les différentes associations luttant contre les armes à feu. Il n’en fallait pas plus pour vendre la mèche à des tabloïds avides d’histoires et de polémiques inutiles.

L'image représente la jambe de Raheem Sterling sur laquelle on peut voir un tatouage d'un fusil M16, suscitant la polémique.
Le fameux tatouage de la discorde qui a fait tant de vagues outre-Manche (crédit https://news.sky.com/).

A quoi bon ressasser des vrais sujets d’actualité quand on peut glisser quelques mots qui feront jaser le pays pendant plusieurs jours. “Raheem shoots himself in foot” titre alors le Sun lors de son édition du 29 mai. Sans savoir les motivations personnelles du garçon, il est ainsi présenté de manière purement déformée aux yeux du public comme un sale gosse promoteur d’armes à feu. Cette nouvelle polémique s’inscrit dans la continuité des contenus des tabloïds, qui n’hésitent pas à diaboliser le “Hated One”, surnom donné à Sterling suite à un Euro 2016 jugé décevant. Il faut dire que ce dernier a “cette gueule que les gens n’aiment pas” comme il le reconnaissait lui-même l’an passé. Il est l’élu, le responsable des tourments de la sélection même quand ses performances sont honnêtes, celui dont les faits et gestes sont scrutés, jusqu’à ces tatouages donc.

Cela peut faire écho au traitement médiatique spécifique accordé à Pogba en France, à la différence que la saison de l’international anglais est de loin bien meilleure que celle du milieu des Red Devils. Alors autant son tatouage peut paraître maladroit, d’autant plus quand il est dévoilé à l’approche de la compétition ultime, autant ces leçons d’éthique sur ce que peut faire ou non un joueur sans juger bon de connaître les raisons intimes de posséder un tel tatouage relèvent du bashing contre un joueur qui présente toutes les caractéristiques du potentiel sale môme : jeune, black, fortuné, soi-disant arrogant. Et cette présentation faite du joueur n’est pas sans conséquences sur la perception que les supporters peuvent avoir de lui outre-Manche.

Le symbole de la défiance d’un pays envers sa sélection

En rentrant sur la pelouse de West Brom pour sa toute première apparition sous le maillot des Citizens en août 2015, Raheem Sterling est copieusement sifflé à chacune de ses prises de balle. Et, au fil des années, il semble que la plupart des publics adverses se soient habitués à siffler l’ancien joueur de Liverpool, comme s’il était responsable du propre prix de son transfert à Manchester City. Le jeune joueur a encaissé, appris de ses erreurs de jeunesse où il était photographié en train de fumer la chicha notamment. Il a également appris à vivre avec cette défiance des gens à son égard, en partie due à sa dégaine particulière sur le rectangle vert et sa tendance à se laisser tomber facilement au moindre contact.

Une attitude qui peut choquer dans un pays où la culture populaire du foot a toujours été basée sur la combativité et une certaine part de virilité dans les duels. Le 3 février dernier, je me trouvais au beau milieu des supporters de Burnley à Turf Moor pour la rencontre face à Manchester City. Il fallait voir à quel point l’ailier de poche de Guardiola était le centre d’attention des fans, accompagné par un cocktail d’insultes en tout genre, chambré pour ses énormes occasions manquées face au but vide de Nick Pope. Comment un joueur peut à ce point cristalliser la haine et les attentes d’un pays qui ne brille plus sur la scène footballistique européenne, et encore moins mondiale ?

Il faut d’ores et déjà préciser que le joueur possède déjà une certaine ancienneté en sélection en dépit de son jeune âge. Il est l’un des seuls rescapés du Mondial 2014, en compagnie de Gary Cahill, Phil Jones, Jordan Henderson et Danny Welbeck. Dans une équipe sans cesse remaniée entre les compétitions, les joueurs qui font figure d’anciens bénéficient forcément d’un peu moins de clémence de la part des supporters. A tort ou à raison, Sterling symbolise toute cette frustration, ce constat d’échec d’une sélection qui n’a plus atteint ne serait-ce que les quarts d’une grande compétition depuis l’Euro 2012.

Mais, d’une certaine façon, il représente aussi un espoir au vu de l’attention qui lui est dévolue et de la confiance de Gary Southgate en ses capacités. Le simple fait de devoir arborer le numéro 10 au Mondial veut bien dire quelque chose. Il peut être ce joueur qui fait la transition entre la fin des Lampard, Gerrard et Rooney et le début d’une nouvelle ère orchestrée par l’émergence de joueurs tels que Kane, Alli ou encore Rashford.

Un Sané sauce anglaise ?

983 jours. C’est le nombre de jours qui sépare le dernier but du natif de Kingston en sélection de la date de l’entrée en lice des Three Lions à la Coupe du Monde face à la Tunisie le 18 juin. D’autres joueurs seraient déjà passés à la trappe pour ce gouffre d’inefficacité en sélection. Il suffit de regarder les non-sélections de Rabiot, mais surtout de son équipier en club Leroy Sané, sanctionné par Low pour ses difficultés à s’intégrer au collectif de la Mannschaft. Cette inefficacité tranche pourtant avec sa dernière saison à Manchester, au cours de laquelle il a inscrit 23 buts toutes compétitions confondues, faisant de lui l’attaquant le plus efficace du Royaume derrière Kane. D’autant que son attitude en sélection n’a jamais été un motif d’exclusion de la part des différents sélectionneurs.

Le tableau présente les statistiques de Raheem Sterling sur la saison, ponctuée par 23 buts et 14 passes décisives toutes compétitions confondues notamment.
Balbutiant et en panne de buts en sélection, Raheem Sterling sort pourtant de la meilleure saison en club de sa carrière sur le plan statistique (crédit http://www.fctables.com).

Face au Nigéria le 3 juin dernier à Wembley, il a mis en avant à la fois toutes ses qualités et ses défauts, qui rendent ses performances difficiles à juger. Il s’est ainsi montré remuant par ses appels de balle en profondeur, sa disponibilité et sa complémentarité avec Kane. Seule l’efficacité devant les cages adverses semble encore lui manquer à l’heure actuelle pour faire de lui l’élément indispensable aux côtés de l’attaquant des Spurs aux avant-postes. S’il arrive à corriger cette maladresse, qui a pu rendre fou Pep Guardiola lors du dernier derby de Manchester, Raheem pourrait être le facteur X des Three Lions durant ce Mondial et, ainsi, changer la perception des gens, voire des médias à son égard. D’autant que, aligné dans un 3-5-2, Gary Southgate lui offre une liberté qu’il n’a que rarement connue en sélection. A lui de se sortir de cette diabolisation médiatique, de se libérer de ses chaînes, et de symboliser ce nouvel amour naissant entre une sélection et son public.

L’auteur

Clément

Clément

Maladroit dans la vie comme Valère Germain devant le but, passionné du beau jeu de Bielsa en passant par Guardiola, fan de Manchester City depuis des années, jusqu'aux abords du fameux Emptyhad. Nostalgique de Leeds où il a vécu, dans une ville qui manque à la Premier League. Peut passer du calme et de l'impassibilité d'un Mourinho à la folie furieuse de Klopp en un quart de seconde au cours d'un match.