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Sean Dyche : « la old school mania »

Sean Dyche passe rarement inaperçu sur les bancs du royaume. Physique de videur de boîte de nuit, voix éraillée par la cigarette, « Ginger Mourinho » – comme il est ainsi surnommé par les fans des Clarets –  est un homme de principe. Formé par les pensées de l’illustre Brian Clough, ce barbu de 45 ans n’a jamais connu la facilité. Un parcours semé d’embûches qui s’est dessiné dans les entrailles du foot anglais et dont l’entraîneur de Burnley a su tirer profit au fil des années. Découverte d’un coach aux idées nostalgiques.

Plus petite ville à abriter un club de Premier League avec environ 75 000 âmes, Burnley ne jouit pas vraiment d’une attractivité fleurissante. Dans ce décor de misère sociale où la pauvreté, le chômage, la drogue sont des soubresauts qui collent à la peau des habitants, réside un club au charme incroyable grâce à son stade de Turf Moor. Une arène « old school » bien loin des nouvelles enceintes ultra-modernes qui germent aux quatre coins du pays. Sa petitesse et son architecture d’un autre temps viennent en attester. C’est ici, en octobre 2012, que Sean Dyche est venu au chevet d’une équipe en proie au doute. Eddie Howe vient d’être remercié pour un début de saison loin des attentes (14e au bout de 13 journées) et Burnley ne parvient pas à s’extraire du milieu de tableau avec pourtant, un effectif intéressant sur le papier : Charlie Austin, Junior Stanislas, Kieran Trippier, Sam Vokes entre autres.

La (ré)incarnation du old school

Une mission plus difficile qu’il n’y paraît pour Sean Dyche qui sort d’une saison prometteuse à Watford où il a réalisé le record de points du club. Pas suffisant aux yeux des repreneurs italiens du club londonien qui le sacrifièrent pour instituer sur le banc le virevoltant Gianfranco Zola. A Burnley, le « style Dyche » ne prend pas réellement, avec en toile de fond, la grogne de ses fans. Irréguliers, les Clarets finiront noyer dans le ventre mou à la fin du championnat, (très) loin des attentes placées en eux. La division règne alors auprès des supporters comme il le confiait à So Foot en mars 2015 : « après cette première saison mitigée à Burnley, c’était du 50-50. Une partie des supporters souhaitaient que je parte, les autres voulaient que je m’en aille. » Dans ce climat pesant – bien loin de l’union qu’il aurait pu espérer – Sean Dyche va pourtant réussir à trouver la formule. Historiquement habitué à la seconde division – le club y est resté de 1976 à 2009 sans interruption – Burnley va contre toute-attente accéder à la Premier League au terme d’une saison 2013-2014 remarquable.

Sean Dyche est l’un derniers coachs “traditionalistes” du foot anglais

Les pensionnaires de Turf Moor seront restés sur le podium de septembre à mai, réalisant en prime quelques longues séries d’invincibilité. Dans cette ville aux rues encore marquées par la fin de la révolution industrielle, les Clarets ont apporté un peu de joie à leurs fans. Une deuxième place finale qui ne doit rien au hasard. En effet, Sean Dyche n’a jamais dérogé à ses principes, parfois très dogmatiques : un 4-4-2 à plat et une confiance aveugle pour sa jeunesse talentueuse de l’époque comme Danny Ings doté d’une finition clinique (21 buts) ou l’excellent latéral Kieran Trippier capable de ferrailler sur tout le flanc gauche du rectangle vert. Cette ébauche de style rappelle les grandes heures des 80’s, voire des 70’s et ces équipes d’un autre temps. Une flamme impérissable ravivée à Burnley, giron du old school et qui souhaite – pleinement – l’incarner. Dès lors, pourquoi ne pas le prouver en Premier League ?

Si vous êtes Manchester United et que vous vous retrouvez dans les quatre derniers, vous êtes en difficulté. Mais si vous êtes Burnley, vous êtes à votre place. On n’a jamais rêvé d’être en Ligue des champions. Tout est question de mentalité, nous sommes en phase de construction, en progression. Le terme “lutter” implique la difficulté, alors que nous, on construit sur et en dehors du terrain. Avoir suffisamment de points pour rester en Premier League, ce n’est pas une lutte, c’est un challenge.

Si les Clarets bataillent pour survivre lors de sa remontée en 2013, ils ont le mérite de taquiner les grosses écuries jusqu’au bout du temps additionnel, Chelsea et Manchester United pouvant en témoigner. La descente qui arrivera à l’issue de la saison 2013-2014 est symptomatique. Burnley a dévoilé le visage qu’il souhaitait exprimer et ne pas jouer contre-nature. Il fallait se battre pour exister, tout en ayant conscience du défi immense qui se profilait. L’équipe était en mission pour son entraîneur : « si vous êtes Manchester United et que vous vous retrouvez dans les quatre derniers, vous êtes en difficulté. Mais si vous êtes Burnley, vous êtes à votre place. On n’a jamais rêvé d’être en Ligue des champions. Tout est question de mentalité, nous sommes en phase de construction, en progression. Le terme “lutter” implique la difficulté, alors que nous, on construit sur et en dehors du terrain. Avoir suffisamment de points pour rester en Premier League, ce n’est pas une lutte, c’est un challenge. »

« L’anti-philosophe »

Le coach de Burnley est loin d’être un adepte des schémas tactiques fantaisistes, ni même d’un football chatoyant. De son propre aveu, il n’a pas réellement de philosophie « footballistique », comme il le confessait à SFR Sport au début de l’année 2017 :« ma philosophie est de tout prévoir et d’être bien organisé. Vous savez, quand on parle de philosophie, cela va trop loin ! Ma philosophie est de faire preuve de souplesse. Si tu as une philosophie bien établie, que se passe-t-il quand ça ne marche pas ? Est-ce que tu continues sur cette voie jusqu’à te retrouver sans emploi ? »

L’homme de Kettering – connue pour avoir boosté l’économie du textile lors de la révolution industrielle – a savamment allié le caractère et l’envie à son équipe pour qu’elle soit capable de répondre au challenge se dressant face à elle : “nous voulons être forts et nous voulons être en mesure de maximiser le potentiel des joueurs à chaque match parce qu’une saison est longue. Nous nous concentrons beaucoup sur la performance ici. » L’efficacité au détriment de l’esthétisme, une obsession rationnelle pour Sean Dyche tout comme la mentalité de ses joueurs « la mentalité de l’ensemble de l’équipe est très importante parce que ceux qui ne jouent pas sont aussi important que ceux qui sont sur le terrain. Les joueurs doivent être tous préparés. La cohérence est essentielle pour gagner. Vous ne devez pas être exceptionnels chaque semaine, mais au minimum, vous devez être à un niveau qui vous permette d’avoir des points à l’issue d’un match moyen. » Cette manière de fonctionner porte ses fruits depuis plus de quatre ans. Si la première montée s’est soldée par un échec cuisant, la seconde s’est terminée sur une belle surprise.

 Ma philosophie est de tout prévoir et d’être bien organisé. Vous savez, quand on parle de philosophie, cela va trop loin ! Ma philosophie est de faire preuve de souplesse. Si tu as une philosophie bien établie, que se passe-t-il quand ça ne marche pas ? Est-ce que tu continues sur cette voie jusqu’à te retrouver sans emploi ?

En effet, Burnley semblait plus armé pour consolider sa place en Premier League que des écuries dont le sort avait été scellé à l’issue des trente-huit journées (Hull, Sunderland & Middlesbrough). Le mot d’ordre était la sérénité. Sans s’alarmer d’une défaite, les Clarets avançaient à tâtons, mais bien plus rapidement que leurs adversaires directs. Ils terminèrent en roue libre le championnat à la 16e place avec six longueurs d’avance sur la zone rouge mais sans avoir été réellement inquiétés par une possible relégation en Championship. De quoi balayer les doutes et tordre le cou aux préjugés.

La lubie du 4-4-2

Comme Leicester champion en 2016, les Clarets évoluent dans un 4-4-2 traditionnel. Une esquisse tactique qui n’a jamais vraiment bougé sous l’ère Sean Dyche. Le coach anglais coche cette formule sur son tableau noir à chaque rencontre, sans jamais réellement y toucher. En octobre 2016, il expliquait les motivations de ce choix au Daily Mail : « j’aime le 4-4-2 car c’est le meilleur dispositif pour défendre et attaquer. Je ne pense pas qu’il soit encore démodé. Pour moi, c’est un schéma moderne quand il est bien utilisé. »

Derrière cette posture froide, Dyche cache une personnalité haute en couleurs

Avec les arrivées conjointes de Jeff Hendrick, Steven Defour et Robbie Brady l’an passé, l’entraîneur de Burnley a tout de même revu sa copie, étalonnant pour certaines rencontres un 4-5-1 lui permettant de densifier son milieu de terrain « Jeff et Steven ont beaucoup joué dans un milieu fourni. Ils savent donc quand avancer ou faire le pressing pour briser les lignes adverses. Robbie (Brady) est lui dans un autre registre, mais il peut évoluer à plusieurs postes. Je dois être flexible dans ma façon de penser et regarder l’évolution du groupe pour savoir comment nous pouvons jouer. » Ce réveil tactique se fait la parabole d’un Sean Dyche plus malléable et sans doute moins pragmatique idéologiquement que lors de ces premières années chez les Clarets. En revanche, son comportement lui, n’évolue pas, et tant mieux pour l’image qu’il en dessine durant le championnat.

Troubadour des conférences de presse

Sean Dyche fait partie de ces personnages haut en couleurs et volontiers provocateur. Grand aboyeur lorsqu’il s’agit de domestiquer ses hommes, le coach de Burnley est aussi capable de s’amuser avec les journalistes en conférence de presse, dont plusieurs d’entre elles sont devenues virales. Volubile, taquin, voire sarcastique, il accepte cette image qu’on lui prête avec un large sourire « la plupart des médias sont justes avec moi et le club. Ils sont conscients des défis que nous relevons. Ils sont équilibrés dans leur jugement. J’essaye de leur rendre une belle copie et de donner des réponses justes. D’être le plus honnête possible. Mais tout en faisant ça, s’ils posent une question idiote ou que je sens que je peux m’amuser un peu, je ne me prive pas (sourire). Ce n’est pas parce que le métier d’entraîneur est sérieux que toutes les parties du job doivent être sérieuses. Tu peux avoir des moments fun de temps en temps. J’essaye de ne pas être irrespectueux, même si je suis parfois sarcastique. Ce n’est souvent qu’un jeu de mots ou un trait d’humour qui est probablement naturel chez moi ! »

Ce côté décontracté lui a permis notamment de gagner en popularité auprès des médias britanniques

Il arrive même parfois que des situations cocasses interviennent avec Dyche, comme celle d’une conférence de presse d’avant-match où le boss des Clarets avait – de façon provocatrice – prétendu qu’il venait tout droit d’un sex-shop ! Un discours sans filtre bien loin de l’image policée que peuvent dégager les entraîneurs en Angleterre, davantage concentrés par la rencontre qui arrive et donc moins propices à de telles frasques.

Une équipe en progression 

Souvent critiqué, voire dénigré pour son style de jeu très fermé, Burnley a toujours prôné un principe, celui de défendre ensemble. Toutefois, la dernière saison du club a vu cette habitude être bousculée. Les Clarets ont été plus joueurs, même face à des adversaires d’un calibre supérieur « lorsque nous avons joué à Manchester City, nous nous sommes dit : nous allons prendre le jeu à notre compte. Cela ne nous intéresse pas de rester derrière et de marquer sur un coup du sort. Nous allons venir vous chercher, nous allons travailler dur. Nous allons tout faire pour vous faire déjouer et gagner le match » expliquait-il à SKY Sport en février dernier.

Si le résultat final n’avait pas eu l’effet escompté (victoire 2-1 des Citizens), Burnley a prouvé par la suite avec une défaite au bout du temps additionnel à Arsenal et un match nul contre le futur champion Chelsea qu’il ne laisserait aucun répit à n’importe quelle formation de l’élite. Turf Moor est devenu une citadelle pratiquement infranchissable la saison passée en témoignent ces cinq revers en dix-neuf rencontres pour dix succès à domicile mais aussi une arène où le spectacle était plutôt agréable (25 inscrits). Les voix dissonantes se sont alors évaporées, laissant place à des louanges bien méritées.

C’est du bon sens, comme dans la vie. Si tu traites bien les gens, généralement – pas toujours – mais souvent, ça devient réciproque. Il n’y a rien de magique pour fabriquer une relation.

Sean Dyche peut également s’appuyer sur une ossature à forte consonance britannique, composée notamment du finisseur gallois Sam Vokes, du talentueux Tom Heaton dans les cages, du vaillant capitaine Ben Mee et a pu compter sur l’irrévérencieux Joey Barton (pendant quelques mois) après être revenu d’un voyage compliqué aux Rangers. Il avait eu pour autant toute la confiance de son coach qui le connaît sur le bout des doigts : « nous sommes assez clairs entre nous. Sur ce qu’il doit faire pour lui et pour l’équipe. Du coup, ça a créé une relation saine entre nous avec une bonne communication. C’est du bon sens, comme dans la vie. Si tu traites bien les gens, généralement – pas toujours – mais souvent, ça devient réciproque. Il n’y a rien de magique pour fabriquer une relation. C’est un personnage intéressant, il a eu aussi une vie intéressante (sourire). » Le milieu de 34 ans, choyé, en était même reconnaissant – avant sa suspension de 18 mois reçue en avril pour son addiction aux paris – comme il l’expliquait au Mirror mi-janvier « j’ai l’intention de tout donner pour valider la confiance que le coach m’a accordée, mais aussi pour mes coéquipiers parce qu’ils n’avaient pas à m’accepter comme ils l’ont fait. Je me sens incroyablement privilégié. »

Un groupe qui vit donc bien au quotidien, tout en se connaissant depuis plusieurs années. Burnley n’a pas cédé aux sirènes de l’internationalisme ni même injecté des sommes astronomiques pour se renforcer. Une rareté par rapport  à une majorité de clubs en Angleterre disposant de moyens financiers de plus en plus gargantuesques. Le recrutement de l’été dernier fut intelligent avec les arrivées conjointes de Defour, Gudmunsson ou encore Hendrick pour apporter à la fois de la qualité physique, mais également un peu de volume de jeu au milieu du terrain. Il a été parachevé cet hiver avec les venues de Westwood (Aston Villa) et Brady (Norwich) – deux joueurs ayant la capacité d’évoluer à plusieurs postes – pour renforcer qualitativement une équipe déjà rodée aux joutes de la Premier League. Le début de ce mercato a conforté cette impression, les arrivées entre autres de Charlie Taylor (Leeds), Jack Cork (Swansea) et Jonathan Walters (Stoke) viennent renforcer un groupe aussi bien sur la promesse que l’expérience de la Premier League. Il faudra bien ça pour se maintenir, même si le succès en ouverture contre Chelsea (à Stamford Bridge !) peut laisser augurer de réels espoirs malgré le départ d’Andre Gray (9 buts la saison dernière) pour Watford.

Depuis ses premiers émois sur le banc de Watford, Sean Dyche peut se targuer d’avoir un joli passif derrière lui. L’entraîneur des Clarets réalise un travail prometteur et a réussi à maintenir son équipe en Premier League pour une troisième année consécutive malgré les doutes – logiques – des observateurs. Un juste retour des choses pour cet homme aux idées arrêtées, mais conforté par des convictions d’un autre temps. A Burnley, le old school vit des jours heureux et ne semble pas voué à disparaître. Du moins, pas tant que le « Mourinho roux » s’époumonera sur son banc de touche.

 

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L’auteur

Thomas

Thomas

Selon lui, Wes Hoolahan aka "Irish Messi" est l'un des plus grands joueurs de cette planète. Voue un amour incommensurable pour les divisions inférieures anglaises et le football nord-irlandais. Aime porter le kilt sans son slip, un peu fou sur les bords. Rêve secrètement d'un retour de Leeds en Premier League, le club qui a fait connaître la patte gauche délicieuse d'Harry Kewell. Il aurait voulu être joueur de foot pro, mais en voyant Jon Parkin et son physique grassouillet déambuler sur les terrains de National League, l'espoir n'est pas perdu.