Focus

A Selhurst Park, les Eagles volent à nouveau

Alors que des clubs comme Fulham, Norwich ou West Bromwich ont la fâcheuse tendance à faire l’ascenseur entre les deux premières divisions du football anglais, les Eagles de Crystal Palace ont su se stabiliser dans l’élite par leur régularité. Leur dernière descente remonte à 2004-2005. Ils effectuent leur retour dans l’élite presque dix ans plus tard, à l’été 2013. Depuis lors, ils ont toujours fini entre la 10e et la 15e place, bataillant souvent contre la relégation jusqu’au début du printemps, avant de s’extirper d’une situation compliquée avec quelques bons résultats en fin de saison. 

Alors que le club ne fait pas partie des plus riches du championnat, empêchant de gros transferts, sa stagnation commence à agacer les supporters. Depuis l’arrivée de Roy Hodgson en 2017, les résultats n’avaient rien d’incroyables et le jeu produit n’était certainement pas très inspirant. Les supporters étaient cependant reconnaissants du travail de Hodgson, qui a été capable de garder en Premier League un club dont l’effectif était très restreint et assez peu qualitatif. Ils étaient tout de même soulagés à l’idée d’avoir un peu de changement lors de l’annonce de la retraite du manageur britannique. Cet été, le club, à la suite du départ de Hodgson, a donc choisi de faire le ménage et de démarrer un nouveau chapitre dans son histoire moderne, avec une nouvelle ligne directrice et stratégie sportive, pour aller un peu plus loin. 

Se rapprocher de son histoire

L’histoire du club de Londres est longue, par moments glorieuse, par moments moins, mais le club écrit certainement de belles années de son histoire actuellement. Des joueurs récents font partie de ses joueurs iconiques, comme l’ancien gardien Julian Speroni ou l’attaquant Wilfried Zaha. Les Eagles ont tout de même vu passer comme joueurs Alan Pardew, Ian Wright – et son acolyte Mark Bright – Geoff Thomas ou Jim Cannon, des joueurs qui ont marqué le club et l’élite du championnat anglais. Les années glorieuses se situent notamment à la fin des années 80 et le début des années 90, avec une troisième place en 1990-91, guidé par Ian Wright en avant-centre. Le club voulait donc redorer son image et provoquer à nouveau chez les supporters un peu d’enthousiasme, sentiment parfois absent lors de l’ère Hodgson. 

Alors, d’où vient le changement ? Nous avons parlé avec Matthieu Darbas, journaliste chez SoFoot et suiveur régulier des Eagles. Alors que Crystal Palace n’a pas les plus gros moyens du championnat, ils sont tout de même aidés par le modèle économique de la Premier League. Ceci leur permet d’investir dans leurs infrastructures, avec notamment une nouvelle académie hyper moderne. Les Eagles suivent le modèle de Leicester, priorisant le développement de “talents maison”. Ces derniers se faisant plus rares ces dernières années, avec Tyrick Mitchell comme représentant de l’académie, un changement était nécessaire. Non seulement peuvent-ils potentiellement instaurer des lignes conductrices entre l’académie et l’équipe première, comme à l’Olympique Lyonnais ou dans l’empire Red Bull, mais ils peuvent aussi avoir une équipe compétitive à un moindre coût, avant de bien revendre. Ce fut donc une première étape du développement du club, avec l’ouverture du centre en octobre. Une étape importante sur laquelle le club compte capitaliser pour attirer les meilleurs talents de Londres, qui finissent trop souvent chez les grands clubs comme Chelsea ou Arsenal.  

Le retour de tonton Pat

Cependant, au-delà des nouvelles infrastructures, le vrai changement est sportif. La politique du club n’a pas radicalement changé, privilégiant pour le moment la stabilité qu’a instaurée Hodgson. Cependant, stabilité ne veut pas pour autant dire manquer d’ambition. Un choix audacieux d’entraîneur s’inscrit dans cette lignée. C’est donc Patrick Vieira, ancienne légende d’Arsenal, qui a repris les commandes du club depuis le banc de touche. Passé par le City Football Group, entraînant la réserve de Manchester City puis New York City FC, il était revenu en France pour reprendre Nice après une belle saison sous Lucien Favre. Ce fut malheureusement un échec cuisant, nuisant à son image en tant qu’entraîneur. Après quelques mois sur la Côte d’Azur, les observateurs pointaient un manque d’intelligence tactique et des plans de jeu très limités, réduisant le football pratiqué par Nice à quelque chose de très peu spectaculaire. C’est donc avec cette réputation que Vieira revient à Londres cet été, en plus d’une certaine inexpérience dans ce genre de poste. Il arrive avec son lot de questionnement à Palace, source d’inquiétudes chez certains supporters. 

Cependant, les premiers mois au poste ont montré des choses très différentes. Certes, l’équipe est avant tout disciplinée défensivement, et continue dans la lignée de Hodgson. Mais il y a un changement de mentalité et d’approche des matchs. Alors que le britannique semblait demander à ses joueurs d’éviter la défaite, Viera vise plutôt les trois points. C’est ce que dit Joachim Andersen, nouvel arrivant au club cet été, à The Athletic. « Nous approchons les matchs avec une mentalité offensive, en allant avant tout de l’avant » disait le danois le mois dernier. « C’est la façon de jouer que j’ai pratiquée depuis le début de ma carrière (…) et j’aime beaucoup jouer ainsi », ajouta-t-il. L’arrivée d’Andersen montre la volonté de Vieira de faire jouer son équipe de derrière, utilisant des centraux techniques pour lancer les phases offensives. Qualité qui a cruellement manqué aux Eagles lorsque Tomkins a pris la place de la recrue suite à sa blessure. 

Ce changement d’entraîneur s’inscrit dans la nouvelle ligne directrice prise par le club. En parlant au podcast HLTCO, une émission spécialisée du club, le président du club s’est expliqué sur le renouveau du club. En charge depuis juin 2010, Steve Parish expliqua en octobre que Hodgson “avait fait un travail incroyable” mais que le club voulait “essayer quelque chose de nouveau”. “C’est facile de dire que c’est mieux ou moins bien. Ce n’est aucun des deux. C’est simplement différent » arguait-il. Quoi qu’il en soit, Hodgson a mis les bases pour construire quelque chose de nouveau et il serait dommage de ne pas reconnaître l’apport du manager britannique. Trop dépendante de Wilfried Zaha auparavant, la nouvelle approche du club s’inscrit d’abord dans l’achat de plus jeunes joueurs et sur une approche plus active sur le terrain. Alors que l’équipe était en moyenne l’équipe la plus âgée du championnat la saison dernière, les nouvelles recrues ont grandement aidé à renouveler l’effectif. Elles permettent également à Vieira de faire jouer Palace plus haut sur le terrain, au lieu de simplement attendre l’adversaire. 

Changement d’approche

Des ailiers rapides, des attaquants physiques et bons en appui-remise, cela n’a pas radicalement changé depuis quelques saisons à Palace. Townsend et Bolasie partis, Eze et Ayew sont arrivés depuis. Matthieu Darbas maintient cependant que les tactiques de Viera et le recrutement permettent de retirer du poids des épaules de Wilfried Zaha. Il souligne également la volonté du club de partir sur les bases d’un collectif fort avant tout, plutôt que de se reposer sur les éclairs de Zaha ou les arrêts de Guaita, dont ils étaient trop dépendants auparavant. Le collectif veut aussi dire utiliser tout l’effectif, et Viera le sait. Grâce à des changements bien pensés au cours des matchs, il arrive souvent à tirer le meilleur des nouveaux entrants. Les changements réguliers entre Benteke et Edouard sont souvent efficaces, avec l’un fatiguant les centraux adverses, avant que l’autre n’entre à l’heure de jeu pour finaliser le travail. Vieira utilise toute l’étendue du talent de son effectif, gardant tout le monde concerné au club. 

La dernière touche Viera : la détermination des joueurs. Le coach français, comme Gerrard, Lampard et autre anciens grands joueurs, ont une certaine aura quand ils deviennent entraîneurs et les joueurs veulent se battre pour eux, leurs idoles de jeunesse. Ceci est particulièrement le cas avec l’ancien capitaine des Gunners, qui était un monstre de détermination sur le terrain, avec une rage de vaincre indéniable. Il a transmis cette mentalité à son effectif cette saison. On peut notamment constater le fait qu’une écrasante majorité de leurs buts marqués viennent durant la seconde période. Après des débuts calmes, réfléchis, les Eagles se dépassent donc lors du second acte, encore plus s’ils sont menés. Le nul arraché contre Leicester après avoir été mené 2-0 à la pause en est un exemple parfait. De même en revenant deux fois au score au London Stadium de West Ham, ils ont sur montrer une volonté de se dépasser pour l’équipe, quel que soit l’adversaire. 

Recrutement en adéquation avec Viera

La direction voulait changer les choses cet été et le recrutement des Eagles peut en témoigner. Moins de vieux expérimentés de Premier League, plus de jeunesse et de nouveautés, avec des paris. Ce fut le cas sur le banc, avec le choix du coach, mais également des joueurs. Certes, Palace recrute encore des valeurs sûres de la Premier League à moindre prix, comme Cahill, Butland ou Clyne ces dernières saisons. Cependant, les objectifs principaux sont clairs : investir sur des jeunes talents, idéalement évoluant au Royaume-Uni et souvent en Championship pour réduire les coûts. Les arrivées d’Eze et d’Olise du Championship, et celles d’Édouard et Andersen, montrent l’importance de l’expérience au Royaume-Uni. Leur temps d’adaptation sera réduit après leur acclimatation au jeu “à l’anglaise”. S’appuyant sur une colonne vertébrale solide existante sous Hodgson, Viera a également parfaitement relancé Benteke, en bien meilleure forme en ce début de saison. Il garde l’avantage dans sa concurrence avec Edouard, malgré des débuts prometteurs du français. 

L’autre révélation de la saison est le génial Connor Gallagher, prêté par Chelsea. Après un prêt très concluant à West Bromwich la saison dernière, Gallagher a traversé Londres pour continuer son développement, en espérant intégrer l’équipe première des Blues un jour, comme un certain Mason Mount avant lui. Viera lui fait confiance, l’a rapidement installé dans le cœur du jeu, et lui donne les clés du camion qu’il dirige parfaitement. Tellement bien qu’il a joué ses premières minutes avec les Three Lions il y a quelques semaines. Ces recrues semblent donc s’inscrire dans la volonté de jeu de Viera, montrant un vrai mariage entre le coach et ses dirigeants, chose de plus en plus rare dans le football moderne, mais essentielle au développement sain du club. Le Français souhaite et semble s’inscrire dans la durée, notamment si son plan de jeu se perfectionne et les résultats continuent de suivre. 

Deux autres joueurs sont arrivés cet été, sans faire autant de bruit que les autres. Le premier est un joueur que Palace relance, le dénommé Will Hughes. Jeune espoir à Derby County, l’anglais s’est perdu de vue à Watford, souffrant malheureusement de nombreuses blessures. Sa progression freinée, il tomba quelque peu dans l’oublis. Pour 7 millions, Palace est allé le sauver, histoire de renforcer l’effectif avec un joueur de complément. Souvent sur le banc en début de saison, la blessure de McArthur lui donne une opportunité de se montrer comme titulaire depuis début décembre, enchaînant les matchs au poste de relayeur. Très bon passeur, il déborde également d’énergie, atout essentiel dans le dispositif de Vieira. 

L’autre signature clé de l’été fut elle plus coûteuse : Marc Guehi. Ivoirien de naissance, il évolue avec les équipes de jeunes de l’Angleterre depuis son plus jeune âge. Formé à l’académie de Chelsea, il est envoyé en prêt 18 mois à Swansea, où il joue la plupart des matchs en défense centrale. Impressionnant à 20 ans, une offre de 23 millions d’euros aura suffi pour l’arracher des Blues. Alors que les centraux de Chelsea sont en fin de contrat cet été, un joueur comme Guehi aurait pu être un remplaçant idéal, mais pour le plus grand plaisir des supporters de Palace, il s’est imposé chez les Eagles. Athlétique et avec une excellente qualité de relance, l’Anglais s’associe parfaitement à Andersen. Ils forment une charnière performante et à l’origine du succès de Crystal Palace cette saison. 

Des promesses et des déceptions

Au moment de l’entretien avec Matthieu en novembre, Palace sortait d’une courte défaite contre Aston Villa et un nul contre Burnley, deux résultats loin des attentes du club cette saison. Les Eagles avaient tout de même battu un mois plus tôt les champions en titre, Manchester City, à l’Etihad Stadium. Une victoire méritée, gagnée à l’envie et au talent, notamment de Conor Gallagher, auteur d’un but et d’une passe décisive. La victoire écrasante contre Tottenham et les nuls contre West Ham, Leicester et Arsenal montraient beaucoup de belles choses avec un bel automne à Selhurst Park. L’objectif à long terme du club serait surement de s’installer dans les positions européennes, ou du moins challenger pour les compétitions continentales. 

Actuellement, Crystal Palace se retrouve à la 11e position du classement, à 11 points de West Ham, 5e et donc dans la première place qualificative à l’Europe. Cette dernière semble donc évidemment loin pour cette saison, à l’heure où Tottenham, Manchester United et Arsenal vont beaucoup mieux. Il y a cependant espoir que le club finisse dans la première moitié de tableau, positionnement qu’il n’a plus goûté depuis la saison de la montée en PL (2003/04, 6e de First Division et promu via les play-offs).

La période des fêtes s’est avérée quelque peu compliquée pour les Eagles. Les défaites contre Tottenham et West Ham s’ajoutent au nul contre Southampton, coupant réellement leur élan de l’automne. Il faut tout de même souligner les bonnes victoires contre Everton et Norwich, en plus de celle contre Millwall en FA Cup. Il y a eu de belles promesses, notamment le “fighting-spirit” pour revenir dans le match contre les Hammers, avec Olise et Edouard menant l’équipe vers l’avant. Il faudra cependant voir comment se comportent les hommes de Patrick Vieira pendant que les internationaux africains seront à la CAN, notamment Wilfried Zaha. Quoi qu’il en soit, les Eagles jouent un football offensif, développent de très bons jeunes joueurs et peuvent regarder vers le futur avec espoir sous les ordres de Patrick Vieira. 

Article précédent

Le voyage de Banks of England

Article suivant

Leicester : que se passe-t-il en défense ?

L’auteur

Tomabadie98

Tomabadie98